La coopération sino-africaine entre dans une nouvelle étape, portée par l’innovation, la recherche collaborative et le transfert technologique. Le professeur Weichun Yang, vice-doyen de l’Institut Chine-Afrique de l’Université de Xiangtan et également vice-doyen de l’Institut des Langues étrangères de cette même université, éclaire, au travers de cet entretien, les ressorts, les mécanismes et les perspectives d’une collaboration en pleine mutation.
Quels axes structurent aujourd’hui la coopération scientifique et technologique entre la Chine et l’Afrique ?
La coopération en science et en technologie entre la Chine et l’Afrique est passée d’une aide technique principalement unidirectionnelle à une collaboration systémique fondée sur l’innovation. Ses domaines clés s’articulent désormais autour de quatre pôles stratégiques majeurs : l’agriculture moderne, la santé, les énergies propres et les technologies de l’information et de la communication.
Dans le domaine de l’agriculture moderne, l’objectif central demeure la sécurité alimentaire. Les efforts portent sur l’irrigation qui économise l’eau, l’amélioration variétale pour des cultures résistant à la sécheresse, la diffusion de la technologie du « champignon-herbe » (juncao) et l’usage d’équipements agricoles intelligents. Les deux partenaires ont mis en place des laboratoires conjoints de sélection et des stations de démonstration afin de favoriser l’adaptation locale des innovations technologiques. Concernant la santé, la coopération évolue d’un soutien pharmaceutique vers une offre technologique intégrée, comprenant la recherche conjointe de médicaments, la surveillance et la prévention des épidémies, ainsi que la production locale de vaccins. À titre d’exemple, la Chine a aidé l’Égypte à développer des capacités autonomes de production vaccinale reposant sur une plateforme technologique d’ARN messager (mRNA).
Le développement vert, orienté vers la lutte contre le changement climatique, se manifeste par la co-construction de grandes centrales photovoltaïques, de micro-réseaux distribués et de projets d’agriculture photovoltaïque, contribuant ainsi à la transition des systèmes énergétiques africains. Enfin, les technologies de l’information et de la communication, en particulier les réseaux 5G, les centres de données et les applications d’intelligence artificielle, jouent un rôle clé dans la réduction de la « fracture numérique » en Afrique. Des projets d’agriculture de précision et de télémédecine, menés conjointement par des entreprises telles que Huawei et des universités africaines, illustrent cette dynamique.
Ces domaines, complémentaires et interdépendants, constituent ensemble le socle technologique d’une nouvelle communauté d’innovation sino-africaine.
Existe-t-il des mécanismes garantissant une coopération équilibrée et mutuellement bénéfique entre les institutions chinoises et africaines ?
À ce jour, la Chine et l’Afrique ont mis en place un système à niveaux multiples couvrant la conception institutionnelle, la mise en œuvre des projets et la répartition des résultats. Au niveau des cadres institutionnels, en s’appuyant sur la plateforme stratégique du Forum sur la coopération sino-africaine, les deux parties ont formulé des consensus politiques tels que les « Dix actions de partenariat », traduites en feuilles de route opérationnelles pour la coopération scientifique et technologique. Par ailleurs, au travers de plateformes concrètes comme les centres de coopération en innovation sino-africaine, elles ont instauré des mécanismes de coordination des politiques et de mise en relation des projets dans des domaines spécialisés tels que l’agriculture, les technologies spatiales et la gouvernance numérique.
Au niveau de la mise en œuvre des projets, un modèle de coopération intégrée fondé sur une chaîne complète s’est progressivement imposé, articulé autour du triptyque besoin, recherche conjointe et partage des résultats. Concrètement, les projets émergent des besoins de développement clairement exprimés par les pays africains, les activités de recherche réunissent équitablement chercheurs chinois et africains, et les résultats finaux englobent des publications scientifiques conjointes, des brevets partagés ainsi que des normes techniques et des solutions industrielles adaptées au contexte local africain.
En matière de répartition des bénéfices, un modèle mêlant copropriété des brevets, diffusion de normes et renforcement des capacités humaines a été exploré. À titre d’illustration, dans le cadre du projet ferroviaire Addis-Abeba–Djibouti en Éthiopie, les normes techniques chinoises ont été diffusées sur l’ensemble de la chaîne industrielle, tandis que les techniciens locaux, à travers des formations systématiques, gagnent progressivement en autonomie pour l’exploitation et la maintenance.
Quel rôle pourraient jouer des universités comme celle de Xiangtan dans cette dynamique ?
Les universités, en tant que pôles productifs du savoir, formateurs de talents et conseillers en politiques publiques, occupent une fonction stratégique irremplaçable dans la coopération scientifique et technologique sino-africaine. À titre d’exemple, les établissements comme l’Université de Xiangtan, forts de leur expérience dans les études africaines, notamment en droit et en administration publique, et s’appuyant sur des plateformes spécialisées telles que les instituts de recherche sino-africains, peuvent intervenir à plusieurs niveaux.
En tant que centres de formation des talents, ils s’appuient sur des dispositifs tels que les « Ateliers Luban » et les programmes associant langue chinoise et compétences professionnelles, afin de former en Afrique des profils hybrides maîtrisant à la fois des savoir-faire techniques et les normes chinoises. Parallèlement, ils attirent de jeunes chercheurs africains en Chine pour y poursuivre des études diplômantes ou des recherches postdoctorales, contribuant ainsi à la construction d’une communauté de talents sino-africaine.
Ils constituent des plateformes d’organisation de la recherche conjointe. Face à des défis communs comme la gouvernance sociale, la gestion des risques ou la protection de la propriété intellectuelle, ils coopèrent avec des universités africaines pour créer des laboratoires conjoints, produisant des résultats directement mobilisables pour l’élaboration des politiques publiques locales.
Les universités jouent également le rôle de passerelle culturelle dans le transfert de technologies. Grâce à leur connaissance approfondie des environnements juridiques, culturels et institutionnels africains, elles accompagnent les entreprises chinoises dans l’adaptation locale des technologies et dans l’évaluation de leur conformité, réduisant ainsi les coûts de friction liés à la coopération internationale.
Aujourd’hui, des universités chinoises telles que celle de Xiangtan évoluent progressivement d’un rôle traditionnel de transmission des savoirs vers celui d’acteurs engagés dans la construction d’une communauté d’innovation sino-africaine.
Comment les technologies telles que l’intelligence artificielle ou les énergies renouvelables peuvent-elles profiter à l’Afrique dans ce cadre ?
L’intégration poussée de l’intelligence artificielle et des énergies renouvelables peut offrir des solutions révolutionnaires pour un développement par saut qualitatif de l’Afrique. Les mécanismes de cette dynamique se déclinent selon trois niveaux interdépendants.
Premièrement, l’intelligence artificielle permet d’accroître l’efficacité dans de nombreux secteurs. Dans l’agriculture, des systèmes d’irrigation de précision et des alertes précoces fondées sur l’apprentissage automatique peuvent considérablement augmenter les rendements. Dans le domaine de la santé, des systèmes d’aide au diagnostic basés sur l’IA contribuent à atténuer la pénurie de ressources médicales de base. En éducation, les outils d’apprentissage personnalisés comblent partiellement l’écart lié au manque d’enseignants. En gestion des catastrophes, des modèles d’alerte précoce basés sur la télédétection et l’IA fournissent une aide décisionnelle proactive face à des phénomènes extrêmes tels que les invasions de criquets en Afrique de l’Est ou les périodes de sécheresse du Sahel. Les énergies renouvelables forment une base énergétique stable pour soutenir les infrastructures numériques. Les centrales photovoltaïques construites dans le cadre de la coopération sino-africaine totalisent une capacité installée dépassant 1,5 gigawatt, alimentant des dizaines de milliers de foyers. Ces réseaux distribués améliorent directement les conditions de vie tout en permettant le fonctionnement des équipements énergivores, tels que les stations 5G et les centres de données, élargissant ainsi l’usage de l’intelligence artificielle des zones urbaines vers des régions rurales éloignées. La synergie entre l’intelligence artificielle et les énergies renouvelables ouvre la porte à de nouvelles formes de productivité, comme les micro-réseaux intelligents ou les systèmes d’irrigation de précision associant photovoltaïque et IA.