Cheikh Hamidou Kane s’est éteint à l’âge de 98 ans, après une vie longue et dense consacrée aux lettres, au service public et à la réflexion sur le destin de l’Afrique. Avec lui disparaît une figure singulière de notre histoire contemporaine : une voix calme et profonde qui a accompagné plusieurs générations de Sénégalais.
Son itinéraire est celui d’un homme happé très tôt par le croisement de mondes qui se répondent et se contredisent. Né à Matam, il fut nourri par la tradition islamique et par la culture peule, avant de s’ouvrir à l’école française et à la philosophie; cette rencontre entre héritages allait devenir une des grandes matières de sa réflexion.
De cette expérience prit naissance L’Aventure ambiguë, publiée en 1961. Peu de livres auront autant marqué l’imaginaire intellectuel africain. À travers le personnage de Samba Diallo, Cheikh Hamidou Kane évoquait les tourments d’un jeune homme partagé entre l’enseignement de ses maîtres et les exigences imposées par l’école occidentale.
Mais derrière ce destin singulier se dessinait quelque chose de plus vaste : le trouble d’un continent face à la modernité, à l’heure où les peuples africains reprenaient la maîtrise de leur histoire. Le roman connut une destinée hors du commun et, des décennies plus tard, il continue de trouver des lecteurs qui y lisent une part de leurs propres interrogations.
La littérature n’a toutefois pas été le seul visage de Cheikh Hamidou Kane. L’homme a aussi consacré une part importante de sa vie à l’État et au développement. Gouverneur de Thiès, Haut-Commissaire au Plan, responsable pour l’Afrique subsaharienne à l’UNICEF, vice‑président du Centre de recherches pour le développement international, puis ministre du Développement industriel et de l’Artisanat et ministre du Plan et de la Coopération, il fut de ceux qui accompagnèrent les premières décennies de la construction nationale. Son parcours illustre une époque où les intellectuels africains portaient aussi la responsabilité de bâtir les institutions et de penser le développement de leurs jeunes États.
Avec Les Gardiens du temple, publié en 1995, Cheikh Hamidou Kane revient à la littérature pour observer l’Afrique au sortir des indépendances. Le temps avait passé, mais les questions demeuraient : la mémoire, la transmission, les transformations de la société, les fidélités et les ruptures. Entre ses deux romans s’étend une vie entière, mais une même sensibilité les relie : celle d’un homme profondément attaché à son pays, à sa culture et à cette Afrique dont il avait accompagné les espoirs, les hésitations et les métamorphoses.
Aujourd’hui, son nom résonne dans la mémoire sénégalaise où se croisent écrivains, enseignants, fonctionnaires, hommes de culture et tous ceux qui, chacun à leur manière, ont contribué à faire du Sénégal une terre de pensée et de dialogue. Cheikh Hamidou Kane y occupe une place particulière : celle d’un homme qui a beaucoup voyagé sans jamais vraiment quitter les rives du Fouta, d’un intellectuel tourné vers le monde tout en restant profondément enraciné dans son histoire.
Il nous reste ses livres, bien sûr. Il nous reste aussi le souvenir d’une voix, d’une génération et d’une certaine idée de l’homme africain : debout entre plusieurs héritages, attentif au monde, mais fidèle à sa mémoire. Cheikh Hamidou Kane s’en va. Son œuvre, elle, continuera de cheminer de génération en génération, comme une parole ancienne que le temps n’a pas réussi à faire taire.