Le bassin de rétention de la Zone de captage reprend progressivement ses capacités après les opérations de curage. Cependant, des habitants continuent d’alimenter clandestinement le réseau dédié exclusivement aux eaux pluviales en déversant leurs eaux usées. Cette pratique inquiète à la fois les riverains et les autorités municipales.
Le grondement des pelles mécaniques masque parfois les conversations. Les godets s’enfoncent dans le canal et remontent une boue noire mêlée à des sachets plastiques, des bouteilles, des pneus usagés et des branchages. Quelques secondes plus tard, le contenu est déchargé dans un camion qui repart aussitôt. Ce samedi 11 juillet 2026, un soleil écrasant éclaire la Zone de captage, un quartier de la commune de Grand Yoff. Pour Sada Kane, il n’y a pas un jour sans que son esprit ne revienne sur les épisodes tragiques du débordement du canal de la Zone de captage. Sa boutique, située juste à côté du bassin, est tenue par l’homme barbu qui, pâle, contemple le ciel avec inquiétude durant cette période d’hivernage. « En 2022, l’eau a inondé ma boutique et j’ai perdu entre 300.000 et 400.000 FCfa », confie-t-il, debout devant son commerce.
Avec une pointe d’amertume, Sada se voit encore en train de lutter pour préserver son affaire des destructions. Son récit évoque des odeurs de catastrophe et un parfum de tragédie qui a flotté au sein de sa famille. Il y a surtout la crainte que la situation d’août 2022 se renouvelle, avec des sapeurs-pompiers qui ont passé des nuits blanches à évacuer les eaux et des journées sombres. « Tous ceux qui habitaient au rez-de-chaussée de notre maison sont allés dormir ailleurs. Le courant était coupé parce que l’eau avait touché les compteurs », raconte-t-il, la voix tremblante. Le long du bassin de rétention de la Zone de captage, les traces de plusieurs années d’incivisme apparaissent au grand jour. Pour aggraver les choses, les branchements clandestins viennent s’ajouter aux autres problématiques.
Sous une tente cabossée par le soleil, des mécaniciens, les mains noires de cambouis, travaillent sans relâche. Les coups de marteau mêlés au vacarme des moteurs rythment l’activité. « Quand le canal est bouché, tout le quartier en pâtit. L’eau monte rapidement et nos ateliers sont les premiers touchés. Nous avons perdu des outils lors des grandes inondations. Aujourd’hui, le nettoyage avance, mais si les branchements clandestins persistent, tout ce travail risque d’être réduit à néant », déclare le mécanicien Moussa Diallo en train de réparer un véhicule.
Un ouvrage détourné de sa vocation
Il est treize heures. A l’ombre d’une bâche bleue, Fatou Diène prépare du café Touba et des sandwichs pour les ouvriers et les chauffeurs. Depuis sa petite cantine, elle observe le canal chaque jour. « Chaque matin, je vois des agents retirer des quantités impressionnantes de déchets. Pourtant, il suffit de regarder les murs pour constater que certaines maisons continuent de déverser leurs eaux ici. Ce canal n’est pas une poubelle. Si chacun faisait attention, nous n’aurions pas autant peur dès que les nuages apparaissent », affirme-t-elle, le regard mélancolique.
Abdou Boye, vendeur de pièces détachées, pointe du doigt un tuyau qui traverse le mur. « Ces branchements existent depuis longtemps. Certains pensent résoudre leur problème en évacuant leurs eaux usées ici. Mais ils créent un souci bien plus grand pour tout le monde. Lorsque les pluies surviennent, personne ne peut prétendre que cela ne le concerne pas », explique-t-il.
Seynabou Tabane, conseillère municipale à Grand Yoff, ne cache pas son inquiétude face à ces comportements qui compromettent les investissements consentis dans la lutte contre les inondations. « Chaque habitant de ce quartier devrait se considérer comme propriétaire de ces ouvrages. Ils doivent les protéger comme ils protègent leur propre maison. Il faut interdire les branchements clandestins et empêcher que des personnes ne les dégradent ou n’y déposent des déchets », soutient-elle.
Pour l’élue municipale, les ouvrages ne produiront leurs effets que si les populations se les approprient. « Les autorités assument leurs responsabilités. L’Onas intervient avec des moyens techniques importants, mais nous savons que les ressources financières ne sont pas illimitées. Si l’on revient, année après année, réparer les mêmes dégâts causés par l’incivisme, nous n’avancerons jamais », souligne-t-elle. Pour mettre fin aux branchements clandestins, Mme Tabane insiste sur le rôle des organisations communautaires dans cette lutte.
« Lorsque les délégués de quartier, les associations de femmes, les jeunes et les acteurs communautaires se mobilisent, nous savons que le message portera. La lutte contre les inondations ne se gagnera pas uniquement avec des engins. Elle se gagnera aussi par la sensibilisation », affirme-t-elle. À la Zone de captage, derrière les murs des concessions, quelques tuyaux continuent d’écouler silencieusement leurs eaux usées. Une menace discrète, presque invisible, mais dont les conséquences pourraient se manifester dès le premier orage important.
Reportage