Né neuf mois après la finale de Rabat, le Sénégal tente de récupérer son titre de champion d’Afrique devant le Tribunal arbitral du sport (TAS). Au cœur de sa défense se trouvent l’autorité des décisions des arbitres, les Lois du jeu élaborées par l’IFAB et la doctrine du terrain de jeu. Pour Thibault Ulrich, spécialiste du droit du sport à l’Université de Lausanne, la solution de la CAF s’appuie sur une lecture extrêmement stricte de son règlement.
Le Sénégal a bien remporté la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025 sur le terrain. Cependant, la CAF a par la suite retiré ce titre à l’équipe sénégalaise, la déclarant forfait et accordant la victoire à son adversaire marocain sur tapis vert (3-0). C’est sur cette interprétation contestée que la Fédération sénégalaise de football (FSF) saisit le TAS, qui doit départager deux lectures possibles du droit sportif.
Le 8 octobre, à Lausanne, les représentants des deux fédérations ont présenté leurs arguments lors d’une audience à huis clos. Aucun jugement n’a été dévoilé à l’issue des échanges. Le directeur général du TAS, Matthieu Reeb, a indiqué qu’un rendu motivé serait communiqué dans les meilleurs délais, probablement dans quelques jours ou semaines.
Pour le Sénégal, l’enjeu dépasse l’emprise d’un simple trophée. Il s’agit de faire reconnaître l’étendue du résultat obtenu sur la pelouse du stade Prince Moulay Abdellah de Rabat, le 18 janvier dernier.
L’arbitre avait choisi de reprendre le match
Le premier argument soutenu par la FSF porte sur le déroulement même de la finale. Après qu’un penalty ait été accordé au Maroc dans le temps additionnel, les Sénégalais avaient temporairement quitté le terrain pour protester contre la décision de l’arbitre. Ils sont revenus environ un quart d’heure plus tard, ce qui a permis à la rencontre de reprendre. Brahim Díaz a manqué son tir, et le Sénégal l’a finalement emporté 1-0 après prolongation, grâce à un but de Pape Gueye.
Pour Thibault Ulrich, cité par nos confrères de Ouest-France, la formation en appel de la CAF a procédé à une lecture « extrêmement stricte » du règlement de la CAN, sans accorder suffisamment d’attention à un élément déterminant : la reprise effective du match après le retour des Sénégalais.
Cette circonstance constitue l’un des points centraux du dossier. L’arbitre congolais Jean-Jacques Ndala n’avait pas mis fin au match à la suite du départ temporaire des Sénégalais. Il avait autorisé la reprise, puis dirigeait la rencontre jusqu’à son terme. Le résultat avait ainsi été décidé sur le terrain avant que la CAF ne le remette en cause près de deux mois plus tard.
L’IFAB, rempart de l’autorité arbitrale
La défense sénégalaise peut également s’appuyer sur la Loi 5.2 des Lois du jeu de l’IFAB, qui fixe le caractère définitif des décisions de l’arbitre relatives aux faits de jeu, y compris la validation des buts et le résultat d’un match.
Le texte prévoit aussi qu’un arbitre ne peut pas revenir sur une reprise du jeu une fois celle-ci effectuée, même s’il constate ultérieurement qu’elle était incorrecte. Ce principe soutient l’argument selon lequel la décision de poursuivre la finale et d’en compléter les temps de jeu ne peut être ignorée a posteriori sans justification juridique solide.
Cependant, cette règle ne tranche pas l’intégralité du litige. Le TAS devra notamment déterminer comment articuler l’autorité de l’arbitre avec les articles 82 et 84 du règlement de la CAN, invoqués par la CAF pour sanctionner une équipe qui quitte le terrain sans autorisation avant la fin du match.
L’enjeu crucial demeure donc de savoir si le départ temporaire des Sénégalais aurait dû conduire automatiquement à un forfait, alors que l’équipe était revenue sur le terrain et que la partie avait été menée à son terme.
La doctrine du terrain de jeu au cœur du recours
Au-delà des Lois du jeu, le Sénégal peut invoquer la doctrine du terrain de jeu, connue sous l’expression anglaise field of play. Établie de longue date par la jurisprudence du TAS, cette notion protège, en principe, les décisions des arbitres sur le terrain contre tout bouleversement ultérieur par des instances juridictionnelles.
Cette doctrine vise à préserver la stabilité des compétitions et à éviter que leurs résultats soient sans cesse remis en cause après coup. D’après Thibault Ulrich, les résultats doivent être définis sur le terrain et au moment de la compétition, et non par des juridictions intervenant a posteriori. Le chercheur souligne l’importance de maintenir la confiance des fans dans l’issue des rencontres.
Pour la FSF, l’objectif est de persuader les arbitres du TAS que la décision de la CAF dépasse le cadre d’une sanction disciplinaire et qu’elle substitue un résultat administratif à celui qui a été validé au terme du match. L’argument gagne en force avec la reprise effective de la rencontre, mais son ampleur dépendra de l’interprétation que le tribunal donnera des dispositions applicables au règlement.
Pour autant, la doctrine du terrain n’est pas absolue. Elle n’exonère pas les équipes de toute sanction disciplinaire et elle n’empêche pas les autorités compétentes d’intervenir sur des infractions distinctes du résultat du jeu. Le TAS devra donc évaluer si le comportement des Sénégalais relevaient d’un abandon justifiant le forfait ou s’il s’agissait d’un incident (trouble dans le stade) dont les conséquences doivent être examinées à la lumière du contexte global.
Une bataille juridique pour rétablir le résultat du terrain
Le 17 mars, le jury d’appel de la CAF a annulé la décision disciplinaire précédente et déclaré le Sénégal forfait, homologuant la finale sur le score de 3-0 en faveur du Maroc. La FSF avait contesté cette décision, réclamant son annulation et la reconnaissance du Sénégal comme vainqueur de la CAN 2025. Le TAS a enregistré l’appel le 25 mars.
Trois issues principales se dessinent : confirmer la décision de la CAF et maintenir le titre marocain, annuler cette décision et rétablir le résultat initial, ou renvoyer le dossier à la CAF pour nouvel examen. La victoire du Sénégal devant le TAS demeure une éventualité juridique, et non une certitude.
Aucune des parties n’a commenté le fond de l’affaire à l’issue de l’audience du 8 octobre. Le secrétaire général de la FSF, Abdoulaye Sow, a toutefois exprimé l’espoir sénégalais: « Que le droit du sport soit dit et que ce match soit clos, pour la dignité et pour l’honneur de l’Afrique. »
Pour les champions d’Afrique privés de leur titre par une instance d’appel dont la composition est contestée, l’espoir repose désormais sur une question de principe: un résultat obtenu après la reprise et l’achèvement d’une finale peut-il être remplacé, plusieurs semaines plus tard, par une défaite par forfait? En s’appuyant sur les règles de l’IFAB et sur la doctrine du terrain de jeu, le Sénégal dispose d’arguments à faire valoir. Il appartient au TAS d’apprécier leur portée au regard du règlement de la CAF.