En mars 1957, Tivaouane traverse l’une des périodes les plus éprouvantes de son histoire. Quatre jours suffisent pour que deux khalifes, fils de Seydil Hadj Malick Sy, s’éteignent, laissant la cité sacrée plongée dans le deuil et la Tidjaniyya face à une succession lourde de défis. C’est au milieu de ce silence que se manifeste la figure de Serigne Abdou Aziz Sy, promis à devenir le troisième khalife général des Tidianes. Dans cette troisième partie des bonnes feuilles de Dabakh, intitulée la pédagogie de la bonté, Sidy Diop relate les circonstances de son accession et le premier geste de celui qui allait placer la réconciliation et l’union de la famille au cœur de sa mission.
Le jour où la lumière reprit racine
Ce fut une période sombre et silencieuse à Tivaouane. Du 25 au 29 mars 1957, la cité sacrée connut ce que les anciens appelleraient longtemps les jours de larmes. Deux khalifes, tous deux fils de Seydil Hadj Malik Sy, quittèrent ce monde à quatre jours d’intervalle. La ville résonnait encore des chants funèbres, et le deuil semblait reprendre son souffle dès que l’on croyait qu’il s’apaisait. Dans ce climat de stupeur et d’incertitude, un nom s’imposa, pas comme une ambition personnelle, mais comme une évidence : Serigne Abdou Aziz Sy.
L’histoire retiendra que son accès au khalifat ne fut pas une conquête, mais une charge confiée à des épaules qui ne l’avaient jamais cherchée. Deux frères l’avaient précédé : Cheikh Aboubacar Sy, premier khalife, puis El Hadj Mansour Sy, père de Serigne Mbaye Sy Mansour. L’un rejoignit son Seigneur le 25 mars, l’autre le 29. Quatre jours, deux obsèques, une famille déchirée entre la douleur et le devoir.
Dans les demeures endeuillées, les pleurs se mêlaient aux murmures : « Qui portera désormais la lumière ? »
Car le flambeau de la Tidjaniyya, transmis de génération en génération, risquait de vaciller. C’est alors qu’apparut la figure tranquille d’Abdou Aziz Sy. Il entra dans l’histoire comme on entre en prière, sans bruit, mais avec la gravité de ceux que Dieu prépare aux épreuves avant qu’ils ne les affrontent.
Le 13 mai 1957, sous un ciel lourd, l’homme au regard paisible reçut l’allégeance des érudits, des disciples, des compagnons de son père. Les témoins de la première heure, Thierno Saïdou Nourou Tall, Cheikh Youssouf Diop, Cheikh Mohamed Al-Hadi Touré, Mohammed Al-Amin Ngom, vinrent à lui, porteurs d’un savoir ancien et d’une confiance neuve. Ils voyaient en lui non pas le successeur d’un lignage, mais le gardien d’un héritage spirituel menacé par la discorde.
Quand il devint le troisième khalife général des Tidianes, Serigne Abdou Aziz Sy ne commença pas par des paroles, mais par un geste, celui de tendre la main. La famille Sy, aussi vaste qu’un arbre aux mille branches, portait les blessures des malentendus et des incompréhensions. Les disciples, dispersés par les rivalités ou l’orgueil, attendaient un signe. Ce signe vint d’un homme qui, avant d’être chef, était frère.
Il proclama, d’une voix calme :
« Je me considère comme le premier responsable des affaires de toute la famille. Je n’écouterai ni moi-même ni quiconque, quelle que soit sa proximité, s’il agit ou parle pour attiser le feu de la division. » (…).