Ibrahima (Bira) Sène est déjà plongé au cœur de l’action. Entre des dossiers urgents et des chantiers prioritaires à lancer, son planning est extrêmement chargé. Toutefois, le nouveau dirigeant du sport de lutte a pris le temps d’accueillir Le Soleil des Sports, le dimanche 1er février 2026, dans son bureau installé à l’Arène nationale. Violence, dopage, âge de la retraite, sanction de Siteu… voici sans détour les enjeux brûlants qui secouent l’arène sénégalaise.
Après avoir dirigé le Comité national de gestion (Cng) pendant des années, vous voilà aujourd’hui président de la Fédération de lutte. Qu’est-ce qui va changer ?
Comme vous pouvez le constater, vous êtes la première personnalité que je sollicite dans mon bureau. Je ne sais pas si ce choix est dû au hasard ou à votre pertinence, à votre capacité d’attirer l’attention et à votre clairvoyance dans la profession. D’abord, comme vous le constatez, la gouvernance va connaître une révolution. Avant, on nous assignait une mission avec un cahier des charges. Désormais, c’est à la Fédération de se doter d’un programme, de règlements généraux. Il lui incombe aussi d’établir un programme aligné naturellement sur celui de la United World Wrestling (Uww, autrefois appelée Fédération internationale des luttes associées). En comparaison avec le football, on pourrait parler de la FIFA. Nous possédons aussi une fédération mondiale qui élabore un programme, puis des programmes sectoriels au niveau des continents. Au plan africain, il existe Uww Africa, l’équivalent de la Caf, présidée par M. Fouad Meskout, président de la fédération marocaine de lutte. Ces programmes mondiaux se déclinent en programmes sectoriels, à partir desquels nous élaborons des programmes nationaux. S’ajoute un autre changement majeur : autrefois, nous étions nommés, aujourd’hui nous sommes tous élus. Le président, les membres du bureau et ceux du comité directeur ont tous été élus. Le ministère des Sports comptera quatre représentants pour compléter le comité directeur. En outre, quatorze membres originaires des régions viendront s’y ajouter. Si les régions parviennent à tenir leurs assemblées générales électives, leurs présidents seront membres de droit du comité directeur de la Fédération sénégalaise de lutte. C’est cet ensemble qui formera le comité directeur, avec un bureau déjà en place.
L’autre changement porte sur la densité du programme. Il sera développé à tous les niveaux: national, régional, départemental et même international. À la base, il y aura des championnats départementaux et régionaux, suivis d’un championnat national. Cela représente une avancée significative pour le développement de la lutte sous toutes ses formes : lutte olympique, beach wrestling, lutte simple et lutte avec frappe. Bien sûr, certains diront que cela existait déjà, mais cette fois-ci, chaque discipline bénéficiera d’un déploiement et d’un focus spécifiques. La Fédération devra aussi honorer scrupuleusement ses engagements internationaux, notamment en matière d’antidopage. Nous avons déjà reçu la liste annuelle des substances interdites et nous sommes tenus de la publier et de la faire respecter.
De grands bouleversements se profilent. Les statuts et le règlement intérieur, adoptés le 30 août 2025 ici même à l’Arène nationale, intègrent déjà bon nombre de ces réformes. S’y ajoute la question de la violence, qui demeure une problématique sociétale. Chaque Sénégalais, chaque sportif, doit y accorder une attention sérieuse afin d’assurer une gestion globale du phénomène. La concertation vise à réduire sa prévalence au sein de notre discipline. Nous ferons tout pour lutter contre la violence.
Le passage du Cng à une Fédération représente un défi considérable. Comment comptez-vous réussir cette transition ?
La réussite repose avant tout sur l’engagement collectif. Ce n’est pas Bira Sène qui va s’en charger seul, mais une véritable équipe. Sur le plan international, les comités comme le Cng ne bénéficient pas toujours d’une reconnaissance officielle. Aujourd’hui, avec la Fédération, nous accédons à des instances où le Cng n’avait pas sa place. Par exemple, il existe un panel des présidents de fédération auquel le Cng n’avait jamais été convié. Ce n’est qu’après mon élection que le Sénégal a été admis. Autrefois, il fallait souvent expliquer à l’étranger que le Sénégal fonctionnait avec un comité en attendant la mise en place d’une Fédération. Cette situation est désormais clarifiée.
Avec la création de la Fédération, une transformation structurelle majeure est attendue, notamment en matière de gouvernance démocratique. Comment envisagez-vous d’aborder ce défi ?
Après la passation de services avec Malick Ngom, l’ancien président du Cng, que je tiens à remercier et à féliciter, la cérémonie ayant été conduite par l’Inspecteur des affaires administratives et financières du ministère des Sports, en présence du directeur des Activités physiques et sportives (Daps), nous avons immédiatement convoqué une réunion de bureau. Cette réunion a déclenché une séance du comité directeur, qui s’est tenue le samedi suivant. Le comité directeur a ensuite convoqué une Assemblée générale extraordinaire afin d’examiner les projets de règlements généraux. Ces règlements couvrent la discipline, la lutte avec frappe, la lutte sans frappe, les règles disciplinaires, le code de transparence et de déontologie, le Drapeau du chef de l’État, ainsi que l’ensemble des activités liées à la pratique de la lutte.
Doit-on s’attendre à une modernisation technique ?
Oui, clairement. Pendant ma campagne, j’avais promis que je travaillerais avec mon équipe à moderniser l’influence internationale de la lutte, notamment à travers l’exportation, la professionnalisation et une meilleure organisation. La lutte sénégalaise est restée trop longtemps dans un état qui ne reflète pas son potentiel réel.
La promotion de la lutte traditionnelle à l’échelle africaine est également en jeu. Comment comptez-vous vous y prendre ?
Premièrement, en préparant mieux nos athlètes pour les compétitions africaines. La lutte africaine peut être associée à notre pratique traditionnelle. Il faudra aussi que le Sénégal remporte les trophées en jeu lors des compétitions internationales. Nous devrons aussi œuvrer à une exportation effective de la lutte avec frappe, qui constitue l’essence même de notre lutte traditionnelle. Aujourd’hui, il s’agit surtout de combats d’exposition à l’étranger. Il faut démontrer aux fédérations africaines et internationales que la lutte sénégalaise avec frappe mérite d’être reconnue et intégrée.
Le statut du lutteur et celui du manager sont également au cœur des discussions. Quelle sera la ligne directrice de la Fédération ?
Les nouveaux règlements généraux intègrent le statut des lutteurs et celui des managers, accompagnés d’un code de déontologie précis. Une large sensibilisation sera menée à l’échelle du pays afin que chacun sache qui est lutteur, qui est manager, quels sont les droits et devoirs de chaque acteur, et ce qui concerne l’ensemble des activités répressives et professionnelles.
Comment envisagez-vous la structuration économique de la discipline ?
Elle sera diversifiée et s’appuiera sur une implication accrue du secteur privé, qui organise déjà des manifestations sous un cadre juridique. Les nouveaux textes décrivent clairement les droits et les devoirs de ces opérateurs. La Fédération pourra aussi orchestrer des spectacles et des compétitions. La chaîne de valeur sera étoffée et approfondie. La lutte demeure sous-exploitée sur le plan économique, alors qu’elle génère un nombre important d’emplois directs et indirects.
La professionnalisation de la lutte est-elle un objectif atteignable ?
C’est un objectif réalisable. Car en examinant les nouveaux textes, on voit les mécanismes prévus par l’Assemblée générale. Il faut des promoteurs de différents niveaux A, B et C. Pour le lutteur, les catégories A, B et C existent également. Concrètement, lorsqu’un promoteur détient une licence A, qui coûte par exemple X FCfa, il peut organiser des combats avec l’ensemble des lutteurs affiliés, mais les lutteurs de catégorie A ne pourront plus lutter en catégorie espoir ou préliminaire et devront être rémunérés selon leur catégorie.
Y aura-t-il un plafonnement des cachets ?
Oui, cela dépendra de la catégorie du lutteur: A, B ou C. C’est une disposition nouvelle.
La période transitoire a duré 15 mois sous l’autorité de Malick Ngom. Avez-vous fait l’inventaire ?
La passation s’inscrit dans la continuité de l’administration, sans ambiguïté. Sur le plan financier, environ 39 millions de FCfa ont été recensés, en tenant compte des liquidités disponibles, des montants encaissés et des dettes encore à récupérer auprès du ministère des Sports.
Les dates de compétitions arrêtées par l’ancienne direction seront-elles maintenues ?
Évidemment non. La Fédération porte désormais son propre programme. Autrefois, lorsque je partais, j’avais indiqué certaines dates à des promoteurs, car je savais qu’un comité national allait prendre le relais. Il n’y avait pas de transition directe vers une fédération. C’est bien cela qui caractérise la transition: le Cng est remplacé par une fédération. Pendant les 15 mois écoulés, on a annoncé que l’on allait quitter le Cng pour atteindre une fédération. Certaines dates seront conservées, d’autres modifiées. La Fédération a son calendrier. Nous prévoyons notamment un tournoi d’ouverture après le Ramadan et avant la Tabaski, comme événement majeur honoré par le Drapeau de la Ministre des Sports. Le Drapeau du Chef de l’État est programmé pour le premier week-end de mai, soit les 1er, 2 et 3 mai. Des courriers ont déjà été envoyés pour ces échéances. Bien entendu, nous allons revoir et ajuster ces dates. Au-delà de cela, il faudra réviser les dates déjà accordées par l’ancien Cng et attribuées à certains promoteurs, en fonction des conditions prévues par les textes. Le Drapeau du Chef de l’État est également prévu du 1er au 3 mai.
Envisagez-vous de collaborer avec les anciens dirigeants de la lutte ?
Bien sûr. Toute personne compétente et prête à soutenir la Fédération sera bien accueillie.
Comment comptez-vous traiter la question de la violence dans l’arène ? Quelles mesures concrètes allez-vous adopter ?
Notre approche face à la violence est ferme et sans compromis. Nous prônons une tolérance zéro pour ce fléau. La violence est l’ennemi numéro un de la lutte et n’a pas sa place dans l’arène. Chacun doit jouer son rôle pour assurer une gestion globale. Toute entorse sera immédiatement sanctionnée, sans exception. Un face-à-face ne doit jamais dégénérer en bagarre; c’est une étape promotionnelle où l’on échange des propos dans un cadre sportif et respectueux. Le règlement interdit les insultes et les gestes agressifs. Tout manquement sera sanctionné.
Cela implique-t-il que le lutteur Petit Baye Fall, qui aurait blessé son adversaire Boy Dakar lors d’un face-à-face, sera sanctionné ?
Certainement ! Il fera l’objet d’une sanction par la Fédération.
Le retrait de licence peut-il être envisagé pour ce lutteur ?
Dans les jours qui viennent, vous recevrez un procès-verbal qui précisera ce qui est envisagé quant à Petit Baye Fall.
Sera-t-il sanctionné avant ou après son prochain combat ?
Je ne parlerai pas au nom de la Commission de discipline de la Fédération, mais il est clair qu’il ne sortira pas indemne de cette affaire.
Quelles mesures prenez-vous contre le dopage dans la lutte ?
Nous allons procéder à des actions de sensibilisation et de communication. Le message est clair: le dopage est formellement interdit et tout lutteur en possession d’une licence en cours peut être soumis à un contrôle à tout moment, peu importe s’il est programmé pour un combat ou non. La Commission antidopage peut nous saisir à tout moment pour demander un contrôle; le lutteur doit se présenter à la date et à l’heure indiquées. Le refus est une présomption de dopage et entraîne automatiquement une sanction.
Pour Siteu, sanctionné l’année dernière pour refus de test, la Fédération a-t-elle pris des dispositions pour lever sa sanction et permettre sa reprise ?
Nous souhaitons vivement que Siteu puisse poursuivre son activité, mais cela suppose d’obtenir son dossier. À ce stade, le dossier était en instance. Il a été autorisé à disputer un combat, mais il faut déterminer si son affaire a été classée sans suite ou si sa sanction a été levée de façon complète.
L’âge de la retraite des lutteurs, fixé à 45 ans, sera-t-il maintenu ?
Bien entendu. L’âge moyen de la retraite fixé à 45 ans restera en vigueur si les textes adoptés le 8 février prochain le permettent. Une autorisation exceptionnelle du président peut toutefois venir déroger à cette règle.
Sur quelle base reposera cette autorisation exceptionnelle ?
Surtout sur un ensemble d’examens médicaux. La Commission médicale procédera d’abord à une évaluation globale du lutteur, puis rendra un avis technique. Ensuite, un avis administratif engagera la Fédération. Ce que beaucoup ignorent, c’est que même si le médecin conclut à l’aptitude, la Fédération peut décider de mettre fin à la carrière au-delà de 45 ans. C’est une décision institutionnelle qui dépend de la Fédération et de son leadership.
Cela signifie que même avec un avis favorable d’un médecin pour un athlète de plus de 45 ans, le président peut décider de stopper sa carrière ?
Oui, exactement.
La lutte sénégalaise prévoit-elle d’établir un cadre officiel pour désigner le Roi des arènes ? Organiserez-vous un tournoi officiel ?
Oui. Nous prévoyons d’organiser en 2026 un tournoi officiel qui décernera un drapeau ou un trophée au Roi des arènes en lutte avec frappe et au Roi des arènes en lutte sans frappe. Même si nous avons pris les commandes tardivement, nous avions envisagé ce projet pour 2026. Concrètement, il s’agira d’un championnat de lutte avec frappe pour désigner le Roi des arènes, et d’un championnat de lutte sans frappe pour désigner le Roi des arènes dans cette discipline. Avant cela, des compétitions départementales et régionales, puis nationales seront organisées pour chaque discipline. Au championnat national, les meilleurs lutteurs seront sélectionnés par une équipe composée d’acteurs du monde de la lutte: promoteurs, managers, passionnés, journalistes et représentants de la Fédération. Une partie de ces acteurs fera partie de la commission chargée du choix.
Ce championnat officiel concernera-t-il les grands noms comme Balla Gaye 2 ou Modou Lô ?
Non, pas du tout. Ces géants ont déjà marqué l’histoire et ont acquis le statut de champions. Beaucoup d’entre eux ont déjà porté la couronne royale à plusieurs reprises. Le champion officiel sera donc destiné à des lutteurs prometteurs, les élites actuelles ayant déjà tenté leur chance et établi leur place. La Fédération ne cherche pas à faire concurrence: elle vise à consolider les acquis des promoteurs et à soutenir le parcours des lutteurs et des autres acteurs du sport, sans créer une rivalité nouvelle.
Qui sera le Roi officiel de la Fédération, alors que Modou Lô détient déjà la couronne ?
(Il éclate de rire) Le Roi sera le Roi… et vive le Roi !
Quelles sont vos premières impressions sur l’actuel Roi des arènes, Modou Lô, en attendant une réforme officielle ?
Modou Lô est un combattant que j’estime énormément. C’est un jeune homme agréable, posé et optimiste. Il agit avec sagesse et sait quels leviers employer pour atteindre ses objectifs. Il pratique le sport avec sérieux et, en termes de reconnaissance et d’activités menées, il mérite le respect. Quand j’étais au Maroc, j’ai appris qu’il y avait aussi apporté son soutien aux Lions du football. Ce sont des actes d’un grand esprit citoyen que je tiens à saluer.
Quel message adressez-vous aux lutteurs, promoteurs, encadreurs, amateurs et à l’ensemble du peuple sénégalais ?
L’équipe que je dirige est pleinement mobilisée et prête à s’investir sans réserve pour réussir sa mission et répondre aux attentes de tous. Chacun sait ce qu’il a à faire et œuvre déjà pour obtenir les résultats escomptés. Les attentes sont élevées et la tâche sera longue, mais elle n’est pas insurmontable. Nous commencerons par instaurer un dialogue permanent avec tous les acteurs du monde de la lutte, en partageant informations et décisions. Le socle de notre action repose sur les règlements généraux, qui constituent l’essence même de la lutte sénégalaise. Nous tendons la main à tous et restons ouverts aux suggestions et propositions du peuple sénégalais, en particulier des passionnés de lutte. Nous appelons chacun à faire preuve de raison et d’un esprit positif envers ce sport qui nous unit tous. Nous sommes réunis autour d’un projet commun et nous mettrons tout en œuvre pour porter à bien la mission confiée par le peuple sénégalais au travers de son vote. Enfin, nous insistons sur la nécessité de lutter contre la violence, qui n’a pas sa place dans notre sport, surtout dans l’arène.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ