Baye El Hadj Djily Mbaye, figure marquante de Louga, né en 1926 et disparu en 1991, incarnait à la fois l’esprit d’entrepreneur prospère, une foi profonde et un humanisme salué pour sa générosité. Le palais somptueux qu’il fit élever au cœur du Ndiambour n’était pas seulement un signe ostentatoire de richesse, mais le point d’orgue d’un projet: doter Louga d’une demeure capable d’accueillir les plus hauts représentants du monde et de propulser la cité dans l’histoire diplomatique, spirituelle et culturelle du Sénégal.
Baye Mbaye, fils d’un des grands frères de El Hadj Djily Mbaye, notamment Serigne Ibra Mbaye, rappelle toutefois que Baye Djily n’avait pas uniquement une dimension économique. Sur le plan religieux, il incarnait aussi une autre profondeur, voire un don perçu par certains comme divin. « On dit que sa richesse a pu masquer ses autres qualités, notamment dans le domaine spirituel. Son père Mame Cheikh Mbaye était un érudit fédérateur qui ne faisait pas de distinction entre les confréries ».
Baye Djily entretenait des liens particuliers avec les dirigeants africains de l’époque, tels Houphouët-Boigny, Denis Sassou Nguesso et Mobutu, qui se rendaient tous volontiers au palais de Louga pour lui rendre visite, précise Baye Mbaye. Il en était de même avec les rois des pays arabes. Selon lui, la raison de la construction du palais résidait dans l’ambition de disposer d’un lieu capable d’accueillir n’importe quel chef d’État en visite au Louga, grâce à ses amitiés à travers le monde.
Un coût estimé à 18 milliards de francs Cfa avant la dévaluation
Ainsi, El Hadj Djily Mbaye n’a pas ménagé ses investissements dans l’édifice remarquable. D’après Baye Mbaye, l’ensemble du projet avait été estimé à l’époque à 18 milliards de francs CFA avant la dévaluation du franc en 1994. « Comme il fréquentait les palais des princes et des chefs d’État arabes et africains, il souhaitait que ceux-ci puissent venir à Louga et trouver une demeure à la hauteur de leur rang », constate-t-il.

Par ailleurs, l’intention de recevoir des dignitaires venus au Sénégal dans le cadre du sommet de l’OCI de 1992 à Louga animait également ses projets. Son neveu se souvient même qu’à l’époque, des tee-shirts avaient été confectionnés pour cet événement et pour accueillir le roi Fahd d’Arabie Saoudite. « Même au sein du palais, dans la salle de conférence, il avait prévu trois grands sièges royaux pour le roi Fahd d’Arabie Saoudite, le roi Hassan II du Maroc et le roi Hussein de Jordanie en vue du sommet de l’OCI », révèle Baye Mbaye. Malheureusement, El Hadj Djily Mbaye mourut en 1991, avant le sommet OCI de 1992 qui se tint à Dakar, et son neveu déplore que Louga n’ait pas pu accueillir les hôtes en marge de cet événement.
La réalisation du grand palais prit fin en 1987, après des années de travaux commencés plus tôt. Outre le palais, l’ensemble comprenait plus de 15 résidences disséminées sur un domaine d’environ 30 hectares. À noter qu’un petit palais existait déjà et avait été érigé en 1977.
Concernant les sources de sa fortune, le mystère demeure parfois gardé, mais des proches évoquent une mentalité d’hommes d’affaires qui l’accompagnait dès ses débuts au Daara de Koki. Selon plusieurs versions, il aurait commencé par le négoce de volaille entre Djolof et Saint-Louis: il prenait le train pour vendre des poulets à Saint-Louis et, lors du retour, il achetait du poisson pour le redistribuer dans le secteur de Daara-Lingère. Par la suite, il étendit ses activités dans la sous-région et dans des pays voisins comme la Guinée et la Côte d’Ivoire. Ami proche de Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire, il diversifia ses investissements dans le café et possédait des plantations de café et de noix de cola, selon Mamadou Gueye Sam, professeur d’anglais au lycée Malick Sallah et proche de la famille. Celui-ci confie qu’avant que sa fortune ne prenne son envol, il traversa des périodes difficiles, notamment en Guinée, où il fut expulsé d’un immeuble qu’il avait sous-loué avec des Sénégalais. D’après plusieurs récits, c’est lors de ces épreuves qu’il aurait rêvé son père Mame Cheikh Mbaye, qui l’aurait rassuré en lui disant: « c’est la fin de vos difficultés financières ».
Ces autres réalisations de El Hadj Djily Mbaye
El Hadj Djily Mbaye n’a pas seulement édifié un palais à Louga; il a été l’artisan d’un ensemble de projets locaux de grande envergure. Selon son neveu, près de la moitié à 60% des routes asphaltées de Louga doivent leur état à ses initiatives. Il est également l’instigateur du lycée Malick Sall de Louga, de l’hôpital régional Amadou Sakhir Mbaye et du stade Alboury Ndiaye; sans oublier le logement du gouverneur de la région. Par ailleurs, il a mis sur pied la Société de produits industriels et agricoles (Spia) afin de faciliter l’emploi des jeunes et a contribué à la construction des logements sociaux à Louga. Les cités entourant le palais, notamment la Cité Bagdad, ont aussi été édifiées par lui, et il a offert des maisons à des centaines de familles.