Formée à l’Ecole nationale d’architecture et d’urbanisme de Dakar, Seynabou Diouf Ndiaye est l’auteure du Mémorial du bateau « Le Joola ». Sélectionnée en 2015 par le ministère de la Culture après un appel à candidatures, son projet s’est élaboré en étroite collaboration avec l’Association des familles des victimes afin de transmettre un message fort de mémoire et de prévention. Après une décennie dédiée à ce travail, l’architecte éprouve une grande fierté d’avoir conçu une œuvre qui associe durablement son nom à un symbole de mémoire nationale, tout en possédant une résonance architecturale à l’échelle internationale.
C’est sous une pluie battante que Seynabou Diouf Ndiaye nous a accueillis chez elle, à Yoff, le jeudi 24 septembre 2026. Conceptrice du Mémorial du bateau « Le Joola », elle évoque pour la première fois son œuvre architecturale avec la presse. Après l’obtention de son baccalauréat en 1984, elle intègre l’École nationale d’architecture et d’urbanisme (Eau) de Dakar. « Je suis un pur produit de l’école sénégalaise », affirme-t-elle d’une voix posée.
En 2015, le ministère de la Culture lance un appel à candidatures pour la conception architecturale du Mémorial du bateau « Le Joola ». Elle présente sa proposition sans hésitation. Son projet est retenu, marquant le début d’un parcours qui s’étalera sur près d’une décennie.
L’ouvrage retient l’attention du jury par son originalité et l’accent mis sur la mémoire collective. « Il fallait un symbolisme fort. Nous avons choisi de l’appeler tout simplement “Le Joola”. Nous avons conçu l’édifice pour évoquer le navire, tant par sa silhouette que par le choix des matériaux », explique-t-elle avec fierté.
Mme Ndiaye opte ainsi pour une coque extérieure en métal, à l’image du bateau. À l’intérieur, une coursive technique cerne l’édifice afin d’assurer sa maintenance, rappelant l’architecture navale. « Nous avons imaginé un mât qui symbolise le refus de la négligence et du laisser-aller. C’est un signal fort pour dire : “Plus jamais ça”. Il y a aussi cet observatoire qui s’élève vers le ciel », détaille l’architecte.
Ce choix a été élaboré en concertation avec l’Association des familles des victimes du « Joola ». Selon elle, elles se sont reconnues dans cette œuvre « qui traduisait toutes ses attentes, son ressentiment et le message qu’elle souhaitait transmettre à la Casamance et au Sénégal ».
Le complexe intègre également une vaste plateforme de 700 mètres carrés servant d’accès principal. Cet espace est pensé comme un premier lieu d’accueil du public, idéal pour des rassemblements et des expositions avant d’entrer dans le cœur du Mémorial.
Seynabou Diouf Ndiaye se dit honorée d’avoir réalisé cette œuvre. « C’était un grand honneur de concevoir une œuvre que les familles des victimes, éprouvées par une longue souffrance, attendaient depuis tant d’années », confie-t-elle, tout en reconnaissant éprouver une certaine appréhension au début. « Je me demandais si j’allais réussir à répondre à une telle attente, à ce profond besoin de reconnaissance », poursuit-elle.
Ce qui a fait la différence face aux autres projets soumis au jury : « Je me suis projetée dans l’image du bateau et nous avons conçu une ossature métallique qui enveloppe le bâtiment », précise-t-elle. Sa démarche est d’autant plus personnelle qu’elle avait elle-même embarqué à plusieurs reprises à bord du « Joola » lors de missions professionnelles en Casamance.
Aujourd’hui achevé, le Mémorial associe pour toujours son nom à ce projet emblématique. « Évidemment, c’est une immense fierté pour tout architecte de signer une œuvre d’une telle envergure. Au-delà de sa portée nationale, elle revêt une dimension architecturale internationale », indique-t-elle. Seynabou Diouf Ndiaye demeure convaincue que cet édifice est avant tout une « œuvre réussie » dont elle retire une immense fierté, notamment au regard des attentes des familles des victimes. « Je me réjouis de voir qu’elle apporte une vraie plus-value à la région », souligne-t-elle, saluant les efforts soutenus du ministère de la Culture, de l’entreprise chargée des travaux et de son équipe.
Des défis techniques majeurs
Interrogée sur le renflouement du navire, une doléance forte des familles, Mme Ndiaye rappelle que la préservation de la mémoire collective repose sur plusieurs leviers. Si l’édification de l’ouvrage constitue un pas décisif, le contenu muséographique doit lui aussi être à la hauteur pour « apaiser leur souffrance ».
C’est dans cet esprit qu’elle a conçu un espace simulant la cabine de pilotage du commandant, intégrant un tableau de bord destiné à « susciter toute l’émotion requise ». L’architecte tient également à rendre hommage aux proches des victimes qui l’ont accompagnée tout au long du projet « par leur foi, leur ferveur, leur courage et leur soutien ».
La concrétisation du Mémorial ne s’est pas faite sans difficultés, mais l’architecte a su surmonter de nombreuses contraintes techniques avec détermination.
Le premier défi a été le choix de l’emplacement. Après l’exploration des sites de Boudody 1 et Boudody 2, c’est finalement le quartier Escale qui a été retenu. « Il fallait réussir à intégrer le bâtiment dans son environnement. C’était un site idéal, situé juste au bord de l’eau », explique-t-elle.
Pour ancrer solidement l’édifice en bordure du fleuve, d’importants ajustements d’ingénierie ont été nécessaires. « Les études techniques ont été révisées pour implanter des micropieux de 20 mètres de profondeur. Nous avons également réalisé des travaux de cuvelage pour prévenir toute remontée d’eau », détaille-t-elle.
Longtemps dominé par les hommes, le secteur de l’architecture voit aujourd’hui les femmes s’imposer progressivement. Pour Seynabou Diouf Ndiaye, l’essentiel réside avant tout dans le savoir-faire. « J’évolue dans un milieu où les hommes respectent les femmes. C’est ce que j’ai vécu durant mon éducation et ma formation, au lycée comme à l’École nationale d’architecture. Si une femme est compétente, elle l’est au même titre qu’un homme. Je n’ai donc jamais ressenti de discrimination à ce niveau », affirme-t-elle.
Elle regrette néanmoins que trop peu de grands projets nationaux soient confiés à des concepteurs locaux, alors que la création sénégalaise gagne en maturité. Elle cite en exemple le mouvement architectural « Bàkku », une philosophie innovante à laquelle se rattache le Mémorial du « Joola », et rend hommage aux pionniers de cette dynamique, notamment à ses confrères Malick Mbow et Massamba Lamsar Diop, actuel président de l’Ordre des architectes du Sénégal (Odas).
Enfin, concilier une vie professionnelle exigeante et la vie domestique représente un défi quotidien, facilité par le fait de partager sa profession avec son époux et associé. « Travailler en couple est un véritable atout », conclut-elle, assurant mener avec sérénité ses responsabilités d’architecte et sa vie de famille.
Assistance architecturale
Seynabou Diouf bénéficie d’un parcours d’une grande richesse. Au-delà du Mémorial, elle a participé à plusieurs concours nationaux d’envergure, notamment pour les Archives nationales, la Bibliothèque nationale et l’actuel Palais de justice de Dakar. Son expertise s’étend également à la conception d’infrastructures hospitalières, de complexes immobiliers pour le secteur privé, etc.
Concernant la perception du coût des services d’un architecte, elle estime qu’il s’agit d’un « argument erroné ».
« Aujourd’hui, notre profession est régie par un barème strict, à l’instar de celui des notaires et des avocats, sous lequel il nous est interdit d’exercer. Il nous arrive toutefois d’accompagner bénévolement ou à titre quasi gratuit des personnes démunies », précise-t-elle.
Elle rappelle que, pour les édifices publics d’envergure tels que les musées, les hôpitaux ou les mémoriaux, le respect de ce barème est obligatoire en raison de la charge de travail et de la haute responsabilité professionnelle qu’ils impliquent. « Si un problème survient sur un mémorial ou un hôpital, la responsabilité légale de l’architecte et de l’entreprise est automatiquement engagée, avec toutes les conséquences que cela comporte », explique-t-elle. Selon elle, les cas récurrents d’effondrement de bâtiments dans le pays sont directement liés à l’absence d’expertise architecturale lors des travaux.
Enfin, pour répondre à ceux qui jugent ces honoraires trop élevés, elle souligne l’existence du dispositif d’assistance architecturale mis en place par l’État du Sénégal. Ce programme, accessible sous conditions de ressources et selon des critères précis, permet d’accompagner gratuitement ou à moindre coût les ménages modestes dans la réalisation de leurs projets immobiliers.