La 15ᵉ session de la Grande commission mixte sénégalo-marocaine va se tenir du 26 au 28 janvier 2026 à Rabat (Maroc). Dans cet entretien, Dr Bakary Sambe, auteur de l’ouvrage « Le Maroc africain, trajectoires d’une ambition continentale », décrypte les fondements, les acquis et les perspectives de la coopération bilatérale entre Dakar et Rabat. Entre héritage historique, convergence stratégique et actualité sportive, il revient sur la solidité d’un partenariat appelé à se renforcer.
Entretien réalisé par Aliou Ngamby NDIAYE
Le Sénégal et le Maroc tiennent, du 26 au 28 janvier 2026, la 15e session de la Grande commission mixte entre les deux États. Quels sont les secteurs clés qui structurent traditionnellement les travaux de cette Grande commission mixte ?
Lors des diverses sessions, des groupes de travail analysent l’état de la coopération bilatérale et élaborent des programmes à court terme qui, après chaque rencontre, donnent lieu à de futurs protocoles de coopération. Il existe ainsi un ensemble d’instruments juridiques qui cadrent les échanges entre les deux pays, couvrant tous les domaines d’activité : économie, social, culture, science, etc. Sur le plan commercial, un accord datant du 13 février 1963 organise les échanges en s’appuyant sur l’octroi réciproque des autorisations d’importation et d’exportation. L’évolution rapide des échanges et le caractère stratégique de la coopération dans plusieurs secteurs rendent nécessaire la révision et le renforcement des cadres juridiques et des dispositifs opérationnels.
Comment évaluez-vous l’évolution de la coopération entre le Sénégal et le Maroc au regard des 14 sessions précédentes ?
Je me remémore avec force la remarque faite par le quotidien national sénégalais Le Soleil, à l’approche de la visite du Roi Mohammed VI à Dakar en mai 2001, selon laquelle on était face à « une parfaite symbiose, une alliance bilatérale rarement égalée dans la coopération Sud-Sud ». Dès 1963, un traité d’amitié et de coopération liait déjà les deux pays, et à cette période, ils étaient reliés par au moins huit autres accords et quatre conventions. Ces instruments juridiques ont été sans cesse renforcés par de multiples protocoles.
Contrairement à d’autres accords conclus à l’issue de visites officielles et rapidement relégués dans les archives, ceux entre le Sénégal et le Maroc bénéficient d’un suivi acharné et d’un impact tangible sur le continent, comme en témoigne la tenue régulière de la Commission.
C’est une coopération vivante, continuellement alimentée par la volonté partagée d’aller toujours plus loin. Le Sénégal et le Maroc restent en dialogue constant sur un ensemble de questions relatives au développement africain et à des enjeux internationaux.
Pour assurer le bon fonctionnement de cette coopération, un comité spécial permanent veille à l’application des divers accords et traités signés entre les deux États. L’arrivée au pouvoir du Roi Mohammed VI a, de manière exceptionnelle, accéléré ce rapprochement en lui conférant davantage de substance et un nouvel élan, notamment grâce à d’importants investissements dans les secteurs bancaires et financiers qui lui donnent une assise économique renforcée.
C’est tout le sens du « Maroc africain » que j’évoque dans mon ouvrage éponyme, rappelé par le communiqué du cabinet royal publié le jeudi 22 janvier dernier. Le 27 mars 1964, à Dakar, la Convention d’établissement entre le Sénégal et le Maroc fut signée, sous les auspices du premier président sénégalais Léopold Sédar Senghor et du Roi Hassan II.
Quelle est l’importance de ce document dans la coopération bilatérale ?
On peut dire sans se tromper que l’acte fondateur le plus significatif des relations bilatérales est la Convention d’établissement signée le 27 mars 1964. Elle fut évoquée lors de la visite historique de Sa Majesté le roi Hassan II au Sénégal, qui inaugura la Grande mosquée de Dakar, œuvre de l’architecte Gustave Collet, et elle fut ratifiée par le Maroc en 1965.
Cette convention est si centrale que les deux chefs d’État ont donné à Timbuktu Institute leur haut patronage conjoint, comme l’a rappelé le travail commémoratif de l’institution tout au long de 2025. L’article premier de la section 1 précise clairement : « Sans préjudice des conventions en vigueur ou à intervenir entre les deux parties, les ressortissants de chacune des parties pourront accéder, selon la législation de l’autre État, à des emplois publics ».
Le Maroc demeure ainsi le seul pays où un Sénégalais peut, en principe, accéder à des postes publics réservés aux nationaux, et inversement.
Le Sénégal et le Maroc ont disputé la finale de la Can 2025 qui s’est tenue à Rabat. Est-ce que le levier de la diplomatie sportive peut renforcer les relations politiques et diplomatiques entre les deux pays ?
Le sport, et particulièrement le football, est devenu le théâtre des passions les plus véhémentes, parfois marquées par des malentendus passagers. Pourtant, je suis convaincu que, quelle que soit l’importance d’une finale de la Can, elle ne restera qu’une parenthèse sportive dans la longue trame d’une histoire fondée sur une affinité naturelle et sur un socle de ressources symboliques et historiques partagées, dont le peuple et son leadership comprennent parfaitement le sens et l’enjeu.
Les incidents regrettables et les échanges qui ont suivi ont, en réalité, servi de thérapie collective. Ils ont montré qu’un acquis mérite d’être consolidé au fil du temps, d’autant plus avec l’émergence de nouvelles générations dans les deux pays, qui ne sont pas nécessairement héritières directes de l’histoire commune ou des ressources symboliques qui soutiennent une relation qui a résisté à tous les régimes et à tous les changements politiques. Cela nous rappelle aussi qu’il faut éduquer et sensibiliser davantage les peuples à la teneur et au sens des rapports qui les unissent. Je répète aux diplomates des deux pays que, quels que soient les précieux outils dont ils disposent, aucun bien ne doit mettre en danger ce lien.
Une tension a été notée lors de cette finale remportée par le Sénégal à Rabat. Est-ce que cette session de la Grande commission mixte peut aider à dépasser cet épisode ?
Ce qui rend cette relation quasi sacrée, c’est sa capacité à s’appuyer sur des « gardiens du temple ». Ce phénomène ne doit pas pousser à l’alarmisme au point d’oublier l’enjeu fondamental d’une coopération Sud-Sud qui sert de modèle pour le continent. Outre les bonnes intentions, les déclarations claires et résolues des dirigeants des deux pays témoignent d’une conscience partagée du lien précieux à préserver.
Les communiqués répétés du ministre Cheikh Niang, de la Zaouia Tijaniyya de Fès et d’un grand nombre de figures symboliques de cette relation en attestent. Après les félicitations et les hommages adressés au peuple marocain et à Sa Majesté le Souverain par le président sénégalais, ainsi que les appels téléphoniques entre lesPremiers ministres Aziz Akhannouch et Ousmane Sonko, et le ton mesuré et prudent du Roi Mohammed VI dans le dernier communiqué du palais, les voix des prophètes d’un déclin anticipé se taisent. Compte tenu du contexte et de la compréhension partagée des enjeux, la prochaine session de la Grande commission est appelée à insuffler une nouvelle dynamique à l’exemplarité de la coopération entre le Sénégal et le Maroc.