Au Sénégal, le tatouage au henné opère un regain d’engouement ces dernières années, porté par les cérémonies pré-nuptiales dites « Henné time ». Propulsées par les réseaux sociaux, ces festivités qui annoncent les noces alimentent le portefeuille des hommes et des femmes qui pratiquent ce métier d’artiste du henné. Sur le marché des Hlm de Dakar, plusieurs tatoueurs affirment tirer leur épingle du jeu et trouver leur place dans un secteur en plein essor.
En ce jeudi 10 septembre, le soleil braque ses rayons sur la capitale sénégalaise. Au marché des Hlm de Dakar, les façades des échoppes se couvrent de bâches multicolores, dessinant une mosaïque suspendue au-dessus des allées. C’est dans ce décor du quotidien que œuvrent discrètement les tatoueurs au henné, regroupés dans un espace en retrait, dissimulé aux regards des passants. Cette discrétion n’est pas sans inconvénients. « Depuis l’installation de la clôture en zinc rouge, notre coin n’est plus visible de loin. Certains d’entre nous doivent désormais aller démarcher les clients à l’extérieur », explique Thierno Guissé, un tatoueur trentenaire, sacoche noire à la ceinture, qui s’est lancé dans ce métier en 2022.
Attentif et méticuleux, Thierno tient la main droite de sa cliente, Tabara Sow. Sous la pression de ses doigts, la mince poche plastique laisse s’écouler les dernières gouttes de pâte rougeâtre. Sous le regard de Tabara, une fleur se crée : elle s’enracine sur son poignet, traverse sa paume et étend ses feuilles jusqu’au bout des ongles. Le tarif affiché pour ce travail s’élève à 3.000 FCfa.
Mais ici, les prix ne sont jamais gravés dans le marbre. Installé à l’ombre de la « petite mosquée » – un espace rectangulaire servant d’oratoire pour les marchands –, cet homme à la barbe fournie précise avec le sourire : « Le tarif se négocie, nous ne sommes pas dans une pharmacie ! ». Une souplesse que Tabara apprécie, venue embellir ses mains pour son mariage : « On me dessine toujours de magnifiques motifs, quel que soit mon budget. Parfois je paie 3.000 FCfa, parfois moins », confie-t-elle, les bras levés pour accélérer le séchage.
Le montant versé conditionne toutefois la qualité des fournitures. Plus la cliente dépense, plus le henné utilisé est raffiné. Les tatoueurs s’approvisionnent chez les marchands de cosmétiques du marché pour 1.000 à 2.000 FCfa le pot. À cela s’ajoute le coût des crayons de traçage : « On en trouve à 1.000 FCfa, mais les modèles professionnels montent jusqu’à 15.000 FCfa l’unité. La différence réside dans la durabilité : le premier s’use en une semaine, tandis que le second peut tenir jusqu’à deux ans », détaille Thierno, qui guette déjà une nouvelle cliente dans l’allée.
L’après-midi s’étire. Les cris et rires se mêlent aux effluves d’un café fraîchement préparé qui réveille les tatoueurs après le déjeuner. Il est 16 h 11 lorsque Cheikhouna Diaw, fort d’un peu plus d’une décennie d’expérience, dépose une pièce de 50 FCfa sur le petit plateau du vendeur ambulant de thé. Avec un chapelet posé autour du cou, il savoure son breuvage chaud avant de conclure : « Malgré les charges, on s’en sort très bien. Ce métier nous a tout donné ».
Le « Henné Time », le graal
« Certains ont acheté des biens, d’autres se sont mariés et subventionnent l’entretien de leur famille grâce à ce travail », poursuit Cheikhouna, perché sur son seau de peinture métallique. Thierno Guissé acquiesce avant d’insister : « On peut facilement rentrer chez soi avec plus de 5.000 FCfa par jour ».
Un chiffre d’affaires quotidien boosté par l’émergence du « Henné Time », cette célébration destinée à la veille des noces. « Depuis que cette mode s’est imposée ces dernières années, c’est devenu une vraie mine d’or », s’exclame Cheikhouna Diaw avec un large sourire. « En une soirée seulement, on peut empocher 50.000 FCfa simplement pour soigner la mariée ». À ce tarif s’ajoutent les prestations pour les invitées, facturées jusqu’à 5.000 FCfa par personne. Ce qui fait grimper les recettes mensuelles : « On atteint aisément les 200.000 FCfa par mois », précise-t-il.
Mais l’art du henné ne se limite pas aux mains : les pieds bénéficient aussi d’arabesques, moyennant un supplément. « Je demande 3.000 FCfa pour les mains et 5.000 FCfa pour les pieds », explique Mama Niang, tatoueuse en activité depuis six ans, vêtue d’un débardeur blanc.
Assise depuis plus d’une heure en attendant une cliente, elle lutte contre la lourdeur de l’air en agitant un éventail. Pour elle aussi, le « Henné Time » constitue une véritable aubaine financière : « Si je dois me déplacer chez la mariée, la prestation passe à 7.500 FCfa ». Outre les mariages et les baptêmes, les grandes fêtes religieuses comme la Korité, la Tabaski ou les célébrations de fin d’année constituent autant de pics d’activité. Des périodes fastes qui permettent à ces artisans du marché des Hlm de soigner leur clientèle tout en se construisant un avenir plus serein.