D’ici les deux prochaines années, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) réunira ses plus hautes autorités, incluant deux Sommets des chefs d’État et de gouvernement, l’un au Cambodge en novembre et l’autre au Canada à l’automne 2028. Face aux mutations du monde, aux enjeux qui touchent la Francophonie et à la rareté des ressources, il apparaît nécessaire de réévaluer nos priorités. Je propose de concentrer l’ensemble des ressources sur quatre domaines majeurs de coopération : l’économie, l’éducation, la culture et la gouvernance[1].
L’ÉCONOMIE
Depuis une vingtaine d’années, on a abondamment évoqué une Francophonie économique sans parvenir à lui donner une structuration solide. De nouveaux ensembles se sont constitués : l’Alliance des patronats francophones, les Rendez-vous d’affaires de la Francophonie, et d’autres encore. Ils représentent les intérêts du secteur privé au sein de l’économie. Je me félicite de leur existence. Toutefois, la poursuite de ces intérêts privés ne suffit pas à constituer une politique économique. Pour agir avec détermination, les États et les gouvernements francophones doivent mettre à profit leurs pouvoirs juridiques et réglementaires et leurs instruments d’intervention afin de dynamiser l’activité économique dans l’espace francophone international.
Je propose que l’OIF s’équipe d’un organe subsidiaire, un Institut francophone du développement économique, qui disposerait, au sein de l’Organisation, d’un conseil autonome réunissant les responsables du secteur public et des représentants des secteurs privés de l’économie, de l’OIF et de l’AUF, ainsi que de la société civile.
Parmi les missions du nouvel Institut, voici les axes retenus :
1. Regrouper et harmoniser les activités dispersées dans ce domaine afin d’en assurer la convergence.
1. Veiller à l’élaboration d’instruments juridiques facilitant le commerce entre les pays francophones. La Chine vient d’abolir tous les droits de douane sur les produits africains qu’elle importe. Un exemple à méditer ?
2. Veiller à ce que les institutions financières du Nord et du Sud – caisses de dépôt, fonds souverains, coopératives d’épargne et de crédit, sociétés d’assurance – mettent en place des mécanismes financiers capables de répondre aux appels d’offres dans des secteurs indispensables à l’activité économique, notamment l’énergie, l’agriculture, le développement durable et les infrastructures numériques.
3. Organiser une Conférence biennale des Ministres francophones de l’économie afin d’évaluer l’avancement des programmes de l’institut et de formuler des recommandations pour leur développement.
Une partie du financement de l’Institut devrait provenir du monde des affaires, en contrepartie des avantages que leur accorde la Francophonie : une porte d’accès politique, une reconnaissance de marque à l’échelle mondiale et une participation à des événements majeurs tels que les Sommets des chefs d’État et de Gouvernement.
ÉDUCATION
La Francophonie doit viser à devenir le premier partenaire des systèmes éducatifs nationaux des pays du Sud de l’OIF. Dans le prochain quart de siècle, environ 20 millions de naissances sont prévues annuellement en Afrique francophone, ce qui implique l’accueil constant de jeunes dans les établissements scolaires. Ce défi est colossal et répond à des besoins évidents : le droit fondamental pour chaque enfant d’accéder à l’éducation et le fait que l’enseignement du français en Afrique se transmet presque exclusivement dans le cadre scolaire.
Pour financer cette ambition, au-delà des ressources institutionnelles existantes, je préconise la création d’une Fondation internationale dotée d’un Conseil d’administration capable de conduire d’importantes levées de fonds à l’échelle mondiale. En clair, les défis éducatifs des pays francophones du Sud constituent aussi ceux des pays du Nord, où nous ne sommes pas des partenaires aussi solides que nous le prétendons être.
CULTURE ET COMMUNICATION
Les domaines de la culture et des communications constituent l’ADN même de la Francophonie et représentent aussi des secteurs dynamiques pour l’économie, la création d’entreprises et l’emploi.
Ces secteurs traversent de fortes mutations mondiales. Sous l’influence de l’administration américaine, l’offensive se déroule via les GAFAM+ qui dominent les marchés, monopolisent les ressources et captent les clientèles. Une contre-offensive d’envergure s’impose. Sinon, la Francophonie et ses 80 pays membres risquent le poids de l’indignation, la marginalisation et l’effacement sur la scène internationale.
Je vous partage deux volets de cette contre-offensive.
Après des décennies de coopération ayant permis l’émergence d’un grand nombre d’activités dans ces domaines, y compris le numérique, la Francophonie doit les regrouper et les intégrer dans un cadre qui structure l’espace culturel commun et crée un marché international des cultures francophones. Cette relance serait indispensable pour offrir à nos créateurs un marché comptant des dizaines de millions d’usagers.
Le deuxième volet concerne l’accessibilité des contenus culturels. Ces dernières années, des travaux importants et une Conférence des ministres de la Culture de la Francophonie ont mis en avant la découvrabilité des contenus comme solution au problème d’accès évoqué précédemment.
Je reconnais cette approche et lui souhaite bonne chance. Toutefois, je ne la partage pas pleinement. Je constate que les négociations attendues ont toutes été accueillies par des refus et des réactions d’hostilité marquées.
Je pense que la Francophonie doit développer une plateforme numérique internationale francophone assurant l’accès à l’ensemble des productions culturelles des pays francsophones. Cette plateforme existe déjà sous l’égide de TV5 Monde et connaît un réel succès, avec près de 400 millions d’utilisateurs annuels. Il faut certes la moderniser et lui conférer un mandat et une gouvernance renouvelés. Regrouper les productions culturelles francophones et les rendre accessibles représenterait une avancée souveraine inédite dans l’espace numérique mondial.
LA GOUVERNANCE
Les valeurs de la Francophonie en matière de gouvernance revêtent une importance primordiale. Elles sont consignées dans les déclarations de Bamako et de Saint-Boniface, qui font de l’État de droit et de la sécurité humaine des références à mettre en œuvre.
Plus d’un quart de siècle après leur adoption, je propose de soumettre ces déclarations à une révision par un groupe de travail réunissant des représentants des gouvernements et des corps constitués, suivi d’une conférence des ministres francophones de la Justice, en préparation des délibérations et des décisions qui pourraient être prises lors d’un éventuel sommet des chefs d’État et de Gouvernement.
Le regroupement des ressources et des travaux de la Francophonie apporterait une valeur ajoutée pour les jeunes et leurs formateurs, pour les artistes et les entrepreneurs qui mettent en œuvre et diffusent leurs œuvres, pour les acteurs du domaine économique et commercial, et enfin pour les responsables de la gouvernance, afin d’instaurer un vivre-ensemble plus apaisé et équitable.