Progressivement, des établissements de santé modernes s’élèvent dans de nombreuses communes du Sénégal, facilitant l’accès aux soins. Des médecins compétents et un personnel médical dévoué mènent chaque jour une lutte acharnée pour sauver des vies. Pour autant, les personnes qui accompagnent les malades vivent une épreuve véritable au sein des centres de soins. Souvent laissés à eux-mêmes, ils supportent un véritable calvaire pour rester aux côtés de leurs proches hospitalisés.
Ils dorment bien souvent à la belle étoile, sans lit ni couverture, ou bien sur les dallages des salles d’hospitalisation pour ceux qui ont la chance de pouvoir s’abriter. Fréquemment dépassés par l’état de santé de leurs proches, secoués par le coût exorbitant des ordonnances et d’autres frais médicaux, ces accompagnants en viennent à perdre le sommeil. Certains finissent même par sombrer dans la dépression.
Hôpital Abass Ndao de Dakar. Le soleil est à son zénith. Les blouses blanches se mêlent aux malades et à leurs accompagnants dans les couloirs. Au service de néphrologie, A. Diop échange avec une infirmière. Ce père de famille, parent d’une fille atteinte d’insuffisance rénale chronique, fréquente les hôpitaux depuis cinq ans. Fort d’une expérience nourrie par les multiples hospitalisations de sa fille, M. Diop raconte le calvaire qu’il a vécu depuis le diagnostic.
« À chaque hospitalisation de mon enfant, ma femme et moi nous relayons sur une chaise toute la nuit. On nous dit que le lit, c’est pour le malade. Puisque nous n’avons pas les moyens de louer une chambre, nous ne dormons pratiquement pas. Nous réglons la salle d’hospitalisation et les frais qui coûtent cher », relate-t-il.
La main chargée d’ordonnances, il court partout pour assurer les soins de sa fille. Assane Diop maîtrise parfaitement les couloirs de l’hôpital pour y avoir passé des mois. Sa fille survit grâce aux sacrifices de ses parents, qui ont vendu tous leurs biens pour financer sa prise en charge médicale.
« J’ai vendu mon véhicule et tous mes biens. Chaque séance de dialyse pour soulager ma fille me coûte 65.000 FCfa. Elle n’a droit qu’à quatre séances gratuites dans les structures publiques. Je ne dors plus à cause de son état, qui ne s’améliore pas. J’ai peur de la perdre », s’apitoie-t-il.
Face à cette réalité, « je n’ai plus honte de tendre la main pour demander de l’aide afin que ma fille puisse être soignée. J’ai d’ailleurs posté des vidéos sur les réseaux sociaux pour solliciter un soutien, car je veux lui offrir un rein pour une transplantation, qui serait plus sûre à l’étranger », se confie Abdou Diop.
Il faut être solide physiquement et mentalement pour regarder un proche souffrir. Cette force, les parents la puisent au plus profond d’eux-mêmes pour accompagner quelqu’un de proche malade. C’est un combat permanent qui laisse souvent des séquelles.
Dans les structures de santé, les accompagnants se heurtent à de réels problèmes qui, avec le temps, impactent leur esprit. Le coût élevé des ordonnances et des frais médicaux, le parcours de soins complexe dans les structures, le manque de sommeil, voire le besoin vital de dormir qui demeure insatisfait, sont autant de facteurs qui compliquent le séjour des accompagnants dans les établissements de soins.
Ceux qui manquent de formation ou qui vivent dans l’anxiété se débrouillent souvent pour ne pas s’égarer. Cependant, ces obstacles ne les empêchent pas de se rendre au chevet de leurs proches. Ils se faufilent entre les services pour les analyses et autres démarches. Une situation qui engendre fréquemment des tensions entre eux et le personnel médical.
Certains d’entre eux dorment à même le sol pour rester près des malades. Cette réalité, à la longue, affecte leur santé mentale. Certains frôlent la dépression, d’autres sombrent carrément dans elle.
À l’hôpital Idrissa Pouye de Grand Yoff, la situation est identique. Aïssatou Ba, jeune femme à la peau claire et mesurant environ 1,75 m, est anxieuse. Le regard perdu, elle relate ses épreuves quotidiennes pour soutenir son enfant malade. Cette mère de famille, en plus du chagrin dû à l’abandon par son mari depuis le diagnostic, doit s’occuper seule de son enfant alité depuis plusieurs jours.
Née de la salle d’attente des résultats d’analyses, elle s’impatiente en faisant les allers-retours. Vêtue d’une robe verte assortie d’un foulard noir, le temps semble s’être arrêté pour cette jeune mère qui passe la majeure partie de son temps près de son fils.
« Cela fait une semaine que mon enfant est interné dans cet hôpital. Je cours partout pour trouver les moyens d’acheter les ordonnances et de prendre soin de lui, ce qui n’est pas évident dans ma situation actuelle », lâche-t-elle.
En plus de son inquiétude concernant la santé de son fils et le coût élevé des soins, Aïssatou doit faire face à un autre défi: trouver un abri. Comme c’est souvent le cas dans les hôpitaux, les accompagnants ne peuvent pas dormir dans les chambres d’hospitalisation. Une règle de sécurité compréhensible, mais impopulaire auprès de ces proches qui veillent nuit et jour.
« Le soir, je dors à même le sol dans l’enceinte de l’hôpital pour ne pas être loin de mon fils. J’ai acheté une natte que j’étale la nuit dans cet espace (elle pointe du doigt) où beaucoup de parents dorment, qu’il pleuve ou qu’il neige. Car c’est le seul endroit où nous pouvons dormir. Je ne peux pas m’éloigner parce que mon fils peut avoir besoin de quelque chose à tout moment. Nous sommes interdits de passer la nuit dans les chambres d’hospitalisation », se plaint-elle.
Autre structure, même histoire: le Centre hospitalier national de Pikine accueille du monde en ce début de semaine. Des malades forment de longues files devant les différents services de spécialité. Devant les grilles des deux grandes portes, des vigiles postés. Masqués, ils filtrent les entrées.
D’une voix ferme, ils refoulent certains accompagnants, qui doivent patienter jusqu’à 17 h pour voir leurs malades hospitalisés. Sous un grand hangar, devant l’une des grilles, des femmes, pour la plupart couchées sur des nattes, partagent leurs inquiétudes et mésaventures. La fatigue se lit sur leurs visages.
Anta Diène a quatre heures pour se reposer. Accompagnant sa mère hospitalisée, elle profite de la présence de sa sœur pour faire ses courses et se reposer un peu. Comme bon nombre d’autres, Anta flirte avec la dépression. Cette jeune femme multitâche cumule travail, vie de famille et soutien à un parent malade.
Le stress, un compagnon permanent
« Je ne peux plus continuer dans cette situation presque intolérable. Je dors à peine deux heures par jour, car je dois m’occuper de mes enfants, aller travailler et assurer la garde nocturne pour surveiller ma mère hospitalisée. Cela commence à avoir des conséquences sur ma santé mentale », reconnaît-elle.
Malgré son état, elle garde la tête froide pour être au chevet de sa maman.
« C’est un véritable calvaire de jongler entre mes différentes responsabilités et l’accompagnement d’une personne malade. Je dors sur cette natte chaque matin, à mon retour de travail, avant de relayer ma sœur pour qu’elle puisse, elle aussi, se reposer un peu », précise-t-elle.
Moustapha Dieng vit une situation similaire. Son père, A. Dieng, sexagénaire, est hospitalisé depuis trois jours après une fracture de la hanche. « Mon père souffrait déjà de problèmes cardiaques, donc je passais déjà beaucoup de temps avec lui à l’hôpital. Cette fracture a simplement empiré la situation », regrette-t-il.
En plus de voir son père souffrir, Moustapha doit se démener pour assurer les soins. « Je dois me montrer fort devant lui, mais je ne vais pas bien. Je suis stressé par l’idée de ne pas pouvoir acheter les ordonnances qui s’accumulent trop vite. J’ai tout le temps la peur au ventre, surtout quand je vois le médecin s’approcher. J’ai peur de décevoir mon père, qui a tout fait pour moi », confie-t-il.