Abass Fall : Politique née par hasard

28 août 2025

Du Cap Manuel à l’hôtel de ville de Dakar, Abass Fall, 58 ans, a connu les tempêtes sans jamais fléchir. Décrit par lui-même comme un « politicien par accident », ce visage trenché par les épreuves a sacrifié sa scolarité, a rendu sa mère nerveuse, a vu ses enfants le supplier d’abandonner… et a tout de même fini par décrocher l’objectif suprême: présider la capitale.

Il a assisté à l’affaiblissement progressif de sa mère sous l’anxiété, entendu ses enfants le sommer d’arrêter, et vu son établissement scolaire s’étioler sous le poids de la pression fiscale. Pourtant Abass Fall n’a pas lâché prise. « Politicien par accident », selon ses confidences, mais combattant par vocation, il a traversé les geôles, les épreuves et les orages pour s’offrir, ce lundi 25 août, une place au soleil : celle de maire de Dakar. À 58 ans, l’actuel ministre du Travail devient le premier magistrat de la capitale, fruit d’un parcours cabossé, nourri d’obstination et de coups d’éclat. Abass Fall est de ceux qui ne laissent personne indifférent. «Sanguin» pour ses adversaires, «véridique» pour ses partisans, il incarne une figure tranchante de la vie politique sénégalaise.

Le 12 septembre 2022, lors de l’installation mouvementée de la 14e législature, le pays découvre ce « boy Colobane » : Barthélemy Dias arrachant des micros, Guy Marius Sagna prenant place sur un siège, et lui, face à un député hostile à Ousmane Sonko, lâchant cette phrase restée dans les annales : « Sonko mo gueune sa baye » (« Sonko est plus vaillant que ton père »).

«Il m’arrive d’être caractériel»

Quelques mois plus tard, en octobre 2024, en plein déploiement de sa campagne en vue des Législatives du 17 novembre, il surprend encore en lançant à ses militants : « Demain, venez avec toutes vos armes, coupe–coupe et couteaux », avant de revenir à plus de retenue. Pour lui, c’était une réponse à l’« agression » de partisans de Barthélemy Dias envers ses soutiens.

«C’est vrai, il m’arrive d’être caractériel, de réagir de façon spontanée. Je ne suis pas hypocrite. Il m’arrive d’avoir des comportements que les gens ne peuvent pas comprendre. Mais c’est à la hauteur de ce que je subis», admet-il, lucide sur un tempérament qui fait autant sa force que son talon d’Achille.

Né le 11 novembre 1966 à Colobane, quartier populaire de Dakar souvent caricaturé comme un foyer de délinquance, Abass Fall grandit entre les terrains vagues de football et les salles d’études de Coran et d’école. Très tôt, il se passionne pour les tribunes des tribunaux, fasciné par les envolées des avocats. Il rêve de porter la robe noire. Mais son père, imam et enseignant du Coran, s’y oppose : « Le droit n’est pas digne », tranche-t-il, refusant aussi une orientation vers la philosophie. Le jeune Abass opte alors pour l’anglais. Une maîtrise obtenue en 1995 ouvre des portes sans pour autant tracer une route claire. Étudiant marié, il doit assurer ses responsabilités.

Il enchaîne les petits boulots : journalier au Port autonome de Dakar, employé chez Elf, enseignant dans des écoles privées. Un salaire hebdomadaire de 5.900 FCfa, suffisant pour survivre sans plus. Mais cette école de la débrouille le rapproche durablement du vécu populaire. « Je suis entré en politique par accident », affirme-t-il. D’abord simple observateur, sympathisant du président Wade sans engagement actif, il prend la mesure des blocages du système en observant ses étudiants, souvent diplômés mais sans emploi. « Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de réelle politique de l’emploi », confie-t-il face à une équipe du Soleil. En 2014, il tente une première incursion dans le Mouvement des patriotes pour le développement du professeur Aliou Sow, ancien ministre de Wade. L’expérience est brève. Peu après, il tombe sur une interview d’Ousmane Sonko dans le Grand Jury de la Rfm.

Convaincu par son discours souverainiste, panafricaniste et social, il prend contact via Messenger. La rencontre transforme sa vie. Sonko le prévient aussitôt : « Dans ce chemin, tu peux perdre ton boulot, ton entreprise, ou même aller en prison.» Pari tenu. En parallèle de son engagement, Abass Fall fonde en 2011 l’Institut César, établissement d’enseignement supérieur. Mais les pressions fiscales et les secousses politiques auront raison de l’aventure. L’école ferme définitivement en 2021. Une blessure personnelle et professionnelle. « J’ai tout perdu, mais je savais que c’était le prix du combat », reconnaît-il. Arrêté en 2021 et conduit à la prison du Cap Manuel, il refuse de répondre aux questions des enquêteurs. Pas même son identité. « Ils ont dû prendre ma carte d’identité », sourit-il. Devant le Doyen des juges feu Samba Sall, il lâche : « Faites ce qu’on vous demande, envoyez-moi en prison.» Le magistrat, piqué, s’offusque. Mais Abass enchaîne : « Vous ne pouvez pas vous faire passer pour une victime alors que vous exécutez le sale boulot du pouvoir.»

Carapace dure

En détention, il réclame le règlement intérieur, tient tête aux gardiens qui l’insultent, interpelle l’Observatoire des lieux de privation de liberté venu en visite. Rien ne le brise. Il sort avec une certitude : la dignité ne se négocie pas. Ce combat, il ne l’a pas mené seul. Ses enfants l’ont soutenu, non sans parfois l’implorer de lever le pied. Mais c’est surtout sa mère qui a le plus souffert. Fragilisée par les épreuves, elle tombait malade à chaque fois que son nom faisait la une. « Elle ne mangeait plus, c’était très difficile », confie-t-il, ému. À l’ombre du combattant intransigeant, demeure une blessure intime jamais refermée. Avant la politique, il y eut le football. Gardien de but prometteur dans les cadets de Colobane, Abass Fall a longtemps rêvé d’une carrière. Sa plus grande déception sportive ? La CAN 1986 au Caire, où les Lions sont éliminés au premier tour. Aujourd’hui encore, il évoque ce souvenir avec amertume, preuve que le ballon rond reste pour lui une passion contrariée.

Bientôt sexagénaire, Abass Fall n’a rien d’un vieil homme fatigué. « Personne ne me donne mon âge. Les gens pensent que j’ai 45 ans », plaisante-t-il. Vitalité intacte, regard vif, allure énergique : autant de signes qui traduisent une force intérieure que ni les prisons ni les défaites n’ont émoussée. Pour cet homme de rupture, c’est l’aboutissement d’un chemin semé d’embûches, de sacrifices et de drames personnels. Mais aussi le début d’un nouveau défi : incarner la capitale, au-delà des invectives et des clivages. Reste à savoir si l’ancien premier adjoint au maire de Dakar- évincé de ce poste en août 2023- saura devenir un maire par conviction, capable de transformer sa rudesse en leadership rassembleur.