Au cœur du district d’Oussouye, dans une localité longtemps marquée par les secousses du conflit en Casamance, fidèles chrétiens, croyants musulmans et adeptes des traditions locales ont uni leurs voix en prière pour invoquer la paix, en ce premier jour de 2026. À Youtou, la messe solennelle dirigée par l’évêque du diocèse de Ziguinchor, Monseigneur Jean-Baptiste Valter Manga, s’est imposée comme un puissant symbole d’espoir, de réconciliation et de vivre-ensemble.
OUSSOUYE- L’aube se lève tranquillement sur Ziguinchor, en ce tout premier matin de l’année 2026. Une fraîcheur bienveillante enveloppe la ville encore endormie lorsque, juste avant huit heures, notre véhicule prend la route vers Youtou, destination lointaine et un peu isolée, mais chargée d’histoire et de symboles. Le trajet paraît long et parfois éprouvant, serpentant à travers les villages bayottes qui longent la route nationale numéro 6, avant de s’enfoncer dans les terres du département d’Oussouye. À 10 h 02, Youtou se dévoile.
Cette localité porte encore les stigmates des décennies de conflit en Casamance et demeure marquée par une paix fragile. L’accès, une piste sinueuse qui traverse une portion du parc national de Basse-Casamance depuis le village d’Émaye, est surveillé par les forces de défense et de sécurité. Un rappel silencieux de la précarité de l’accalmie retrouvée. Pour autant, Youtou s’éveille dans le calme et accueille ses visiteurs avec toute son hospitalité. À 10 h 20 minutes, dans un espace aménagé pour l’occasion, la foule accueille l’évêque du diocèse de Ziguinchor, Monseigneur Jean-Baptiste Valter Manga, entouré de plusieurs prêtres. Les voix claires et entraînantes de la jeune chorale de la paroisse Notre-Dame du Très Saint Rosaire s’élèvent, donnant le ton d’une célébration eucharistique à la fois solennelle et porteuse de sens. Chrétiens catholiques, musulmans et adeptes de la religion traditionnelle se tiennent côte à côte, unis dans une même ferveur, dans une atmosphère de communion et de convivialité.
La paix se construira par le pardon
En ce premier jour de l’An, qui coïncide avec la célébration de la Bienheureuse Vierge Marie et avec la Journée mondiale de la paix instaurée par l’Église catholique depuis 1968, le message se veut universel. Dans son homélie, Monseigneur Jean-Baptiste Valter Manga rappelle que la paix constitue une responsabilité partagée. « Au premier jour de l’année, l’Église nous invite à célébrer Marie, celle qui a donné naissance à Jésus, le Prince de la paix. Cette lumière doit continuer de briller en nous », affirme-t-il, avant de souligner que « chaque être humain, créé à l’image de Dieu, mérite respect et considération, quelles que soient les circonstances ». Ainsi, le prélat insiste sur l’engagement personnel dans la construction de la paix. « Nous devons nous ouvrir à la paix et persévérer dans cette quête, même si l’appel paraît parfois fatigant », déclare-t-il, rappelant que « le Saint-Père nous exhorte à ne jamais renoncer ». Pour lui, « la paix ne se construira jamais par les armes, mais par le pardon ».
Mgr Manga invite ainsi les habitants à tourner la page des années de violences. « Nous avons été une génération marquée par la guerre. Il est temps de faire naître une génération de paix, en Casamance, au Sénégal, en Afrique et dans le monde », insiste-t-il. L’évêque de Ziguinchor conclut son message par un appel clair à l’engagement collectif. « Lorsque Jésus apparut à ses disciples après la résurrection, il leur dit : “La paix soit avec vous”. À notre tour, nous devons devenir des artisans infatigables de cette paix », prêche le Pasteur ordonné évêque il y a plus d’un an.
Des voix multiples pour un même idéal
À l’issue de la célébration eucharistique, plusieurs interventions prolongent l’appel à la paix lancé depuis l’autel. L’abbé Achille Djihounouck, curé doyen d’Oussouye, rappelle la dimension spirituelle de cette quête. « La paix est avant tout un don de Dieu, parce qu’elle vient de Lui », explique-t-il, estimant qu’« elle est aussi une vertu qui exige un combat permanent, notamment sur le plan spirituel ». Le curé de la paroisse de Diembéring ajoute que « la paix de Dieu dépasse toute intelligence humaine » et invite les fidèles à se reconnaître comme « des pèlerins et des pèlerines engagés sur le chemin de la paix ».
De son côté, le Pr Nouha Cissé, acteur engagé pour la paix et représentant du Groupe de réflexion pour la paix en Casamance (Grpc), avertit sur les menaces actuelles. « Un extrémisme violent guette aujourd’hui le Sénégal », prévient-il, tout en saluant l’engagement constant de l’Église. Selon lui, « l’Église n’a jamais cessé de prêcher la réconciliation, la paix des cœurs et le pardon ». Il appelle à une prière fervente « pour la paix et la réconciliation dans notre pays » et formule un vœu fort : « Que Dieu bénisse la Casamance afin que cette terre retrouve toute sa splendeur ». La cérémonie se conclut sur un geste hautement symbolique : un lâcher de colombes, confié à des enfants, entourés de l’évêque de Ziguinchor, du sous-préfet de l’arrondissement de Cabrousse, Aliou Wade, et des responsables du clergé diocésain. Dans le ciel de Youtou, ces oiseaux blancs portent avec eux l’espérance d’un avenir plus serein.
En ce 1er janvier 2026, loin des grandes tribunes internationales, Youtou réaffirme avec force que la paix se bâtit d’abord sur le terrain, dans les cœurs et par des gestes simples, lorsque les communautés choisissent de prier, de dialoguer et de pardonner ensemble.