Le Salon du livre féminin de Dakar a tiré sa révérence samedi dernier. Toutefois, cette ultime séance a offert à dix auteures l’occasion de présenter À Contre-Plumes (publié par la maison d’édition Le Fil d’Ariane), le cinquième recueil de nouvelles né de la résidence de création et d’écriture organisée en prélude au Salon. De l’intimité d’un dressing où les chaussures prennent la parole jusqu’aux rues de Saint-Louis, en passant par un village du Sahel et Dakar projeté en 2056, ces récits passent de l’intime à l’imaginaire, du grave au drôle, du familier à l’inattendu.
L’ambiance est légère et joviale lors de cette séance de présentation. Entre éclats de rire et accolades chaleureuses, la présentation du volume collectif, qui a aussi constitué un temps de retrouvailles, s’est déroulée dans la joie et la bonne humeur. Cependant, les thèmes explorés par ces dix plumes restent loin d’être dénués de gravité.
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À l’image de la diversité de leurs origines, les auteures ont exploré un large éventail. Elles signent des textes aux univers et tonalités variés. Certaines bousculent les formes, d’autres déstabilisent les attentes, mais toutes donnent la parole à des personnages qui dépassent les cadres, refusent les rôles préétablis et s’en écartent peu à peu.
Le recueil s’ouvre sur une allégorie. Dans Entre semelles et lacets, Marie Paul Weecar Tine Basse met en scène des souliers soumis au « Tri annuel » de leur propriétaire. Sous un registre humoristique, la nouvelle aborde l’impermanence, la fin d’un cycle et l’illusion du statut. Escarpina croit que ses origines prestigieuses la protègent, tandis que Derbie, la plus fidèle, se retrouve au sac-poubelle. Fidélité et loyauté ne garantissent rien, et la question finale laisse entrevoir un tri plus définitif, qui fait écho à la condition des femmes elles-mêmes.
La condition féminine au cœur des récits
Cette condition est au centre de plusieurs textes. Dans Le ciel s’est refermé, Fatoumata Dicko raconte, à travers le regard d’un adolescent peul, la polygamie et la violence silencieuse qu’elle inflige à la première épouse. Le couple modèle formé par ses parents s’effondre sous le poids de la tradition, du Pulaaku, des commérages et de l’exhortation à être patientes et dociles. Maïra se mure dans le silence avant de s’éteindre en pleine cérémonie.
Dans Mbaa, la douce dissidente, Maimouna Diallo aborde frontalement les violences conjugales. Elle décrit l’emprise d’un mari qui contrôle les études, les fréquentations et le corps de sa femme, ainsi que son complexe d’infériorité face à une épouse plus instruite. Le tabac, refuge hérité d’une adolescence privée d’affection maternelle, devient finalement le symbole d’une libération. Mbaa porte plainte, obtient son certificat médical et fume ouvertement, savourant « la dissidence ».
La mère, entre transmission et deuil
Le lien maternel et le deuil traversent aussi une grande partie du recueil. Pour Christina N’da, son texte n’est pas seulement constitué de mots couchés sur du papier. « Mon objectif était de rendre éternelle une personne qui n’est plus là et qui m’a reliée à la lecture », confie-t-elle à propos de sa nouvelle Allô Maman. À travers ce récit, elle explore la transmission entre trois générations, la maternité vue des deux côtés et les regrets liés à l’éloignement. La chute, ouverte, laisse entrevoir un souffle au bout du fil.
Avec À toi qui m’as tant aimée, Anne-Marie Diédhiou rend hommage à une mère de cœur, sa tante, maman Anna, qui a renoncé au mariage pour élever ses frères avant de l’élever à son tour. « Je rends hommage à une âme extraordinaire qui a occupé une place essentielle dans mon enfance et ma construction », précise-t-elle. La nouvelle affirme que la maternité est aussi une question de choix, tout en évoquant les traditions diolas, l’exode rural, l’exigence éducative et un deuil qui n’est pas achevé.
Dans Amul Yaakaar, Awa Thiongane Gaye prolonge cette figure maternelle avec Ken Bugul, une mère courageuse qui mobilise tout son réseau pour permettre à son fils d’obtenir une bourse. Mais l’amitié est fragilisée par la jalousie : Ousmane, issu d’un milieu aisé, trahit son ami par le silence. La pauvreté, les grèves universitaires, le poids d’un prénom qui signifie « sans espoir » et la culpabilité liée à une faute par omission composent un récit de résilience et de secret.
Entre science-fiction, censure et liberté
D’autres nouvelles ouvrent la voix vers l’avenir ou l’ailleurs. Avec Rougui, Aminata Bocar Ba dessine un Dakar de 2056, partiellement englouti par la montée des eaux, où les interactions familiales se distendent sous l’emprise du virtuel et où un service permet d’envoyer des messages après la mort. C’est par l’un de ces messages posthumes que Rougui découvre la double vie de son mari, Malick. La nouvelle mêle science-fiction, critique des dérives numériques, crise climatique et illusion d’un mariage parfait, où l’on est « aimé correctement, mais pas exactement ».
Dans Bêtes d’encre, Hadassa propose un récit poétique sur l’écriture comme espace de liberté. De l’enfance, où le gribouillage résiste au coloriage, à la clandestinité sous un régime autoritaire, Rana et Charbel vivent un amour d’une vie nourri par la calligraphie et par des langues multiples — arabe, latin, amharique et grec. La satire politique, la foi, la transmission de père en fils et la censure engendrent une révolution portée par la parole écrite.
Quand la parole brise le silence
Enfin, deux textes questionnent le pouvoir du silence et celui de la voix. Soulful, de Fatoumata Koita, suit une jeune femme qui s’attache à un homme considéré fou, dont le journal lui sert de miroir. La nouvelle interroge le regard social sur la maladie mentale, l’exclusion et la solitude, et pose cette question troublante : sommes-nous tous fous ? Sa fin onirique demeure ambiguë.
Dans Silence radio, Gaël Hottmongo met en scène Aïcha, animatrice d’une émission radiophonique destinée aux femmes. Orpheline, réduite au mutisme après une tentative d’infanticide commise par sa propre mère, devenue ministre, elle découvre ses origines et choisit de se révéler. Le texte oppose la force imposée aux femmes à leur droit à la vulnérabilité et célèbre la parole qui guérit, menant à une renaissance et à l’amour retrouvé.
Au final, trois fils rouges traversent ces nouvelles. Le premier concerne la condition féminine, avec ses violences, ses injonctions sociales, la polygamie, l’emprise et les sacrifices imposés. Le second, le lien avec la mère et le deuil, avec ses regrets et sa transmission. Le troisième porte sur la parole qui s’oppose au silence : écrire, parler, chanter ou fumer en public deviennent autant de gestes de liberté.
S’y ajoutent la trahison, le secret et la double vie, qui rappellent que sous les apparences, chacun et surtout chacune portent un poids que le recueil choisit de mettre en mots.