Une mère qui dissimule son cancer à ses enfants, des voyageurs prêts à risquer leur vie pour atteindre une terre promise, un homme qui repart à la recherche de son épouse enlevée en Libye. Avec « Le Silence de l’impuissance », « 100 espoirs » et « Dieu n’est pas sénégalais », publiés chez Edisal, Samba Oumar Fall ouvre la rentrée littéraire par un triptyque romanesque qui donne corps aux grandes détresses de notre époque.
Toute parole authentique porte en elle un arrière-plan qui ne peut être épuisé par sa seule luminosité littéraire. Il faut encore savoir dénouer le sens qui se cache derrière les mots, écouter l’indicible et accepter cette lente décantation de la pensée où l’intelligence, libérée de l’évidence immédiate, finit par extraire l’essence.
Cette sagesse initiatique, que veillait jalousement un vieil homme à conserver dans son secret, se réverbère avec une acuité singulière à l’orée de l’œuvre de Samba Oumar Fall (S.O.F). « Je souhaite que ce livre participe, à sa mesure, à ce combat qui nous concerne tous : j’ai décidé de reverser à la Ligue sénégalaise de lutte contre le cancer l’intégralité de mes droits d’auteur issus de sa vente. C’est ma manière de donner un prolongement concret à ce projet. Faire en sorte que chaque exemplaire vendu devienne, aussi modeste soit-il, un geste de solidarité envers celles et ceux qui affrontent le cancer », affirme fièrement S.O.F.
Il aurait pu garder pour lui les fruits de son travail littéraire. Le journaliste du quotidien national « Le Soleil » a plutôt choisi de convertir le produit en ressource solidaire au profit de celles et ceux qui mènent ce combat et qui en récolteront la reconnaissance du public. Aucune ostentation dans cette démarche, et encore moins quelque envie de se draper dans les atours de l’héroïsme.
Salimata, mourir sans avoir osé l’avouer
Cette démarche ne révèle pas moins une irrégularité rare : faire de la création un prolongement de l’action humaine. Son geste humaniste résonne particulièrement en octobre, mois consacré à la sensibilisation des cancers féminins. Il confère, au-delà de sa portée immédiate, une profondeur nouvelle au premier des trois romans que l’écrivain publie cette année chez Edisal.
Avec « Le Silence de l’impuissance », « 100 espoirs » et « Dieu n’est pas sénégalais », Samba Oumar Fall entraîne le lecteur dans les interstices d’une humanité meurtrie.
Après vingt ans passés en France, Salimata Fall revient au Sénégal avec un secret qui ronge son âme : un cancer incurable. Sa fille Raby, avocate à Paris, et son fils Doudou, installé à Montréal, ignorent tout de la maladie qui la condamne. Par amour, cette mère choisit de taire l’inéluctable, prête à affronter seule l’effroi de ses derniers jours.
Samba Oumar Fall donne à cette douleur une forme particulière. Dans le roman, le cancer prend corps, s’assoit en face d’elle et devient son interlocuteur quotidien. La maladie, invisible pour les autres, devient son interlocuteur permanent. Elle parle de la mort, du temps qui reste, de la vie qui continue autour d’un corps condamné.
Cette présence trouble transforme les journées de Salimata. Le plus cruel peut-être n’est pas de savoir que l’on va mourir, mais de devoir vivre avec cette connaissance sans pouvoir la confier à ceux qu’on aime.
C’est à ces femmes que Samba Oumar Fall a voulu consacrer son œuvre. « Le Seigneur m’a inspiré à consacrer un livre aux femmes, en particulier à celles qui luttent courageusement contre le cancer. Il me paraît naturel que les fruits de ce travail bénéficient aussi à autrui », confie le journaliste.
Dans « 100 espoirs », la douleur adopte une autre signification. Elle quitte la chambre de Salimata pour les territoires incertains d’un récit où mythologie et fantasy donnent au drame humain des dimensions vertigineuses.
Tous les 333 ans, l’Éclair jaillit des ténèbres pour guider une poignée d’élus vers une Terre promise au printemps éternel. Depuis sa dernière apparition, en 1687, une peste aurait décimé près de la moitié de l’humanité.
« 100 espoirs », quand le rêve d’ailleurs exige son tribut
Sur une plage, 2 020 combattants s’affrontent, cent survivent, mais seulement 33 atteindront l’autre rive. Sous la conduite du Nocher, passeur immortel au corps torturé, les voyageurs franchissent 18 portes meurtrières, des cités ensorcelantes et le royaume des ombres.
Parmi eux figurent Aljana, consumée par la vengeance; Rahma, mère enceinte en quête de rédemption; Dieuwrigne, aveugle de naissance en quête d’un eldorado; et Amul Yaakar, dont le nom wolof signifie « sans espoir », chacun portant les stigmates d’une vie cabossée.
Autrefois migrant, passé par la détention en Libye, le Nicaragua et l’expulsion des États‑Unis, ce dernier incarne les désillusions d’une quête qui transforme parfois la promesse d’ailleurs en chemin de croix.
Sous les atours du merveilleux, le roman exhume la tragédie contemporaine de l’exil. Ces départs où l’on risque son existence pour une terre meilleure, sans aucune certitude de franchir l’autre rive.
Mais si l’œuvre « 100 espoirs » s’achève sur l’incertitude de l’autre rive, « Dieu n’est pas sénégalais » explore les lendemains qui déçoivent.
Avec Makhou Sarr, contraint de repartir vers la Libye pour retrouver son épouse enlevée, Samba Oumar Fall explore les plaies d’un exil dont les tourments franchissent les frontières.
À 52 ans, Makhou Sarr pensait avoir maîtrisé les aléas de l’exil. Après neuf années de clandestinité en Italie, sa régularisation, son mariage avec Léna et son retour au Sénégal, la pandémie vient briser cet équilibre fragile.
Hospitalisé pendant vingt-huit jours, il reçoit d’un vieux imam mourant cette sentence énigmatique : « Dieu n’est pas sénégalais. » La formule prend corps dans un pays meurtri par la précarité, les émeutes et les désillusions.
Mais le destin réserve à Makhou une autre épreuve : Léna est enlevée en Libye. Il lui faut repartir, affronter les périls et les réseaux criminels pour retrouver celle qu’il aime.
Après de longues années consacrées à l’écriture, entre fulgurances et périodes de vacance créative, le moment de la publication arrive comme un signal de l’attente prolongée.
À ceux qui s’étonnent de voir trois romans sortir ensemble, après neuf autres œuvres, Samba Oumar Fall répond par la patience d’un travail mûri dans le secret de l’imaginaire. « Écrire est un exercice délicat », affirme-t-il, souriant.
Oui, l’écriture suit sa propre horloge.
Et si la littérature se fonde sur la justesse, le football, passion qui anime l’auteur, offre une belle métaphore : « Jamais un ballon hors cadre ne fera trembler les filets ».
S.O.F a choisi ses trajectoires, affûté ses tirs et trouvé le chemin des consciences.
Ces trois ouvrages ne relèvent ni de la précipitation ni d’un excès gratuit. Ils incarnent l’aboutissement d’une gestation littéraire longue et intime.