À travers le parcours remarquable de Lula da Silva, parti de l’enfance pauvre du Nordeste pour atteindre le poste de président du Brésil pour un quatrième mandat, cet essai rédigé par un professeur et chercheur explore les ressorts d’une résurrection politique fondée sur la mobilité sociale, la défense de la démocratie et la souveraineté nationale. Du Brésil, il revient sur les transformations sociales portées par Lula, son retour au pouvoir après l’emprisonnement et les enjeux politiques, économiques et géopolitiques qui accompagnent cette victoire nouvelle.
Il plane sur le Brésil de 2026 une impression vertigineuse. Dans une nation qui compte plus de 200 millions d’habitants, il a suffi qu’un homme de 80 ans, autrefois ouvrier métallurgiste, remette les gants pour empêcher le retour d’un bolsonarisme au visage autoritaire et fascisant : nostalgie de la dictature, attaques contre les institutions, remise en cause du système électoral et florilège de désinformations.
Le 25 octobre, 64 256 232 Brésiliens, soit 51,79 % des suffrages valides, lui accordent un quatrième mandat. Pour comprendre cette victoire, il faut revisiter une trajectoire qui épouse les fractures du pays : la faim et l’ascension sociale, le travail et le capital, la dictature et la démocratie, la dépendance et la souveraineté.
1. Du Nordeste à São Paulo : la faim comme première école
Lula voit le jour dans le Pernambuco, au sein d’un Nordeste marqué par la sécheresse, la pauvreté et les migrations intérieures. Sa famille gagne São Paulo. Sans fortune, sans réseau ni diplôme universitaire, il enchaîne les petits métiers, l’apprentissage puis l’expérience en usine.
Cette origine structure sa vision politique. Avant de faire de la lutte contre la faim une priorité nationale, il l’a connue comme enfant. Avant d’évoquer le travail au sommet de l’État, il en a vu la dureté dans son propre corps. À 17 ans, un accident industriel lui fait perdre un doigt. Ce handicap n’est ni mythe ni mérite : c’est une blessure, la trace d’un univers ouvrier qui marquera sa façon de comprendre les inégalités.
2. L’usine, le syndicat et la démocratie
La formation politique de Lula se forge dans les usines de São Paulo, au cœur des grandes grèves qui marquent la fin de la dictature. Dirigeant syndical, il organise les métallurgistes, affronte la répression et découvre la prison. C’est là qu’il apprend à bâtir un rapport de force sans renoncer au dialogue.
Il participe à la fondation du Parti des travailleurs et tente sa chance à la présidence à trois reprises avant de triompher en 2002, lors de sa quatrième tentative. L’accès au pouvoir d’un ancien ouvrier dépasse une simple alternance : il interroge une fois encore la question centrale du développement brésilien, celle qui dit qui peut en profiter.
3. Faire du Brésil un pays de tous
Les deux premiers mandats de Lula transforment en profondeur la configuration sociale du pays. La lutte contre la faim, via Bolsa Família, l’augmentation du salaire minimum, l’extension des crédits, du logement et de la consommation, permettent à des millions de familles de franchir des seuils de pauvreté et d’accéder à des biens autrefois inaccessibles.
Mais la rupture la plus durable concerne les opportunités. L’université brésilienne avait longtemps reproduit la hiérarchie héritée d’un quasi-quatre-siècles d’esclavage : elle demeurait largement blanche, urbaine et aisée. Lula, qui n’a jamais obtenu de diplôme universitaire, place néanmoins l’enseignement supérieur et technique au centre de son projet. Sous ses deux premiers mandats, 14 universités fédérales voient le jour et plus de 200 nouvelles unités d’enseignement technique; ProUni, ReUni et l’expansion du réseau public élargissent fortement l’accès aux études.
Des enfants d’ouvriers deviennent ingénieurs, des filles d’employées domestiques deviennent médecins, et des jeunes noirs entrent davantage dans les universités.
Arrivé du Sénégal en 1998, j’étais le seul étudiant noir de ma promotion ; aujourd’hui, professeur dans une université brésilienne de premier plan, je constate une présence accrue dans mes salles de classe. Ce mouvement dépasse évidemment Lula, mais il témoigne d’un pays devenu socialement plus ouvert.
C’est en ce sens que Lula a contribué à faire du Brésil un pays de tous : non pas en supprimant les inégalités, mais en déplaçant les frontières du possible.
Le pays gagne aussi en stature internationale, approfondit la coopération Sud-Sud et participe à la construction des BRICS. En 2010, Dilma Rousseff lui succède et devient la première femme présidente du pays.
Ce n’est donc plus seulement le revenu qui évolue. C’est la représentation même de ceux qui peuvent étudier, consommer, voyager, accéder à des professions qualifiées et exercer le pouvoir.
4. De la prison au retour démocratique
Lula est condamné, emprisonné et empêché de participer à l’élection de 2018. Il passe 580 jours en prison. Cette période est vue comme une instrumentalisation politique de la justice dont l’effet immédiat fut d’écarter du scrutin l’adversaire le plus redouté du camp qui allait porter Jair Bolsonaro au pouvoir.
Les années suivantes inversent le récit : les condamnations sont annulées et la Cour suprême reconnaît la partialité du juge dans l’une des procédures.
Entre-temps, le pays traverse quatre années d’attaques contre les institutions, de remise en cause du système électoral, de polarisation extrême et d’une gestion de la pandémie fortement critiquée par la commission d’enquête du Sénat.
Libéré en 2019, Lula retrouve ses droits politiques en 2021. Le contexte a radicalement changé : l’homme que l’on avait écarté du scrutin s’impose désormais comme le seul dirigeant capable de réunir, au-delà de la gauche, une coalition suffisamment large pour vaincre Bolsonaro.
En octobre 2022, il l’emporte. Quelques semaines après son investiture, le 8 janvier 2023, les sièges des trois pouvoirs sont envahis et saccagés à Brasília. L’événement confirme que la menace autoritaire n’était pas une construction électorale.
Le paradoxe est saisissant : celui que l’on avait voulu exclure du jeu politique revient au moment où le système démocratique cherche un recours.
Le Brésil est parfois un pays de miracles.
5. Reconstruire après le bolsonarisme
Le troisième mandat ne pouvait se limiter au rétablissement institutionnel. Il fallait relancer les politiques sociales, environnementales et internationales affaiblies durant les années précédentes.
Les résultats se voient. Entre 2023 et 2024, 8,6 millions de personnes sortent de la pauvreté. Le Brésil quitte de nouveau la Carte de la faim des Nations unies. Bolsa Família, Minha Casa, Minha Vida et Mais Médicos reçoivent une nouvelle impulsion ; le SUS demeure le socle d’un système de santé publique universel dans ce pays continental.
La rupture est tout aussi nette sur le plan environnemental. Entre août 2025 et juillet 2026, le déboisement de l’Amazonie tombe à 3 335 km², soit une baisse de 41,8 % en un an et le niveau le plus bas depuis le début des relevés historiques en 1988.
La puissance économique du pays se redresse aussi. Le FMI prévoit que le Brésil, dixième économie mondiale en 2026, remontera à la huitième place en 2027, avec un PIB d’environ 2 800 milliards de dollars.
Ces chiffres ne résolvent pas toutes les contradictions du Brésil, mais ils indiquent une orientation nouvelle : réduction des vulnérabilités sociales, retour d’une action publique, protection de l’Amazonie et affirmation internationale retrouvée.
6. Trump, les Big Tech et la bataille de 2026
La campagne de 2026 montre que l’affrontement dépasse largement Lula et Flávio Bolsonaro. Une enquête de Reuters publiée juste avant le deuxième tour décrit l’action de responsables du département d’État américain cherchant à favoriser le retour du clan Bolsonaro et soutenant des sanctions destinées à peser sur le paysage politique brésilien. L’enjeu devient la souveraineté. Le Brésil peut dialoguer avec Washington, mais il ne peut accepter qu’une puissance étrangère choisisse ses dirigeants. Cette logique éclaire aussi l’importance accordée aux BRICS, au Sud global et au multilatéralisme, ainsi que la volonté d’une politique extérieure moins alignée. Elle permet aussi de comprendre la liberté de ton adoptée par Lula sur la Palestine, même lorsque ses positions dérangent les grandes puissances occidentales.
La bataille se joue aussi sur les plateformes numériques. Le Tribunal supérieur électoral exige des explications à Meta et à X sur un éventuel traitement inégal des candidatures et sur leurs mécanismes de recommandation, de publicité et d’intelligence artificielle. Meta conteste toute ingérence.
Une question persiste néanmoins : jusqu’où une démocratie peut-elle tolérer que quelques entreprises privées déterminent la visibilité des discours politiques ? Car les réseaux sociaux ne se limitent plus à être de simples lieux de communication. Ils structurent la circulation de l’information, accélèrent la désinformation, alimentent les campagnes de haine et peuvent modifier les conditions même dans lesquelles les citoyen·ne·s forment leur choix.
Deux jours avant le scrutin, la campagne atteint un autre registre lorsque Flávio Bolsonaro tourne en dérision les « neuf doigts » de Lula.
Ce n’est pas une argumentation. C’est une offense.
Le doigt manquant est la conséquence d’un accident du travail subi à 17 ans. On peut questionner un président sur son bilan, ses choix ou ses alliances. Attrister un handicap relève de l’attaque personnelle, et non du débat démocratique.
Quarante-huit heures plus tard, plus de 64 millions de Brésiliens choisissent Lula.
Lula, une idée du Brésil
Cette quatrième victoire n’efface ni les erreurs ni les contradictions de ses gouvernements. Elle confère toutefois une dimension historique rare à sa trajectoire : l’enfant qui a connu la faim devient chef d’État ; le syndicaliste emprisonné par la dictature dirige le pays à quatre reprises ; le prisonnier exclu de l’élection de 2018 revient au pouvoir.
Son parcours dépasse désormais sa personne. Lula incarne, pour une partie considérable de la société, l’idée qu’une origine modeste ne doit pas déterminer un destin, que l’université ne peut rester l’apanage d’une classe, que la mobilité sociale doit être possible, que la démocratie doit résister à l’autoritarisme et que la souveraineté populaire ne se soumet ni à l’argent, ni aux algorithmes, ni aux puissances étrangères.
C’est là que se rejoignent finalement les différentes étapes de sa vie : l’enfant du Nordeste, le métallurgiste, le syndicaliste, le président, le prisonnier et le président à nouveau.
À 80 ans, Lula n’incarne plus seulement une carrière politique exceptionnelle. Il représente une conception du Brésil : un pays qui refuse que la naissance décide de tout et qui revendique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, le droit de choisir son propre destin.