Comment appréhender le Sénégal d’aujourd’hui ? Le pays de la seconde étoile, arrachée sur le terrain par le collectif autour de Sadio Mané et encore contestée dans les palais de justice. Un territoire où l’insécurité prend de l’ampleur, avec des actes de homicide au cœur de braquages et une hausse des féminicides. La terre de la Teranga où le débat se voit entravé par des désaccords politiques. Toutes ces lectures peuvent être vraies simultanément, et elles le sont, mais celle qui nous occupe ici n’est pas celle à laquelle on pense d’emblée. À cette question, je réponds avec provocation peut-être : le Sénégal, c’est Boubacar Boris Diop. À l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, le pays respire la littérature et s’accorde une pause hors des contraintes socio-économiques pour disséquer son œuvre au prisme des universitaires, des écrivains, des critiques, des éditeurs et d’autres figures de la République des lettres, parmi lesquelles j’aurais moi-même dû figurer, si la maladie ne m’avait pas frappé.
Il ne s’agit pas ici de rendre hommage dans le sens simple et plat du terme, mais d’une tentative d’objectivation de la complexité d’une œuvre qui constitue la fierté d’un pays. En propulsant le Sénégal vers une audience internationale nouvelle grâce à Murambi, livre des ossements, Boris a favorisé l’émergence d’une nouvelle génération d’écrivains et démontré qu’une autre littérature sénégalaise était envisageable : une littérature inclassable, polymorphe, indomptable et qui reflète le Léviathan. C’est de cette œuvre-là que je souhaite parler, car Boris incarne exactement cette force qui a poussé des jeunes de ma génération à viser plus haut, plus loin, plus fort et plus dure, ce « ça » que j’appelle le labyrinthe infini où coulent sang et larmes, et dans lequel chaque écrivain doit vivre et créer.
Il existe des œuvres qu’on ne peut pas épuiser. Elles sont irréductibles à ce qu’elles racontent : la condition humaine, qu’elles sondent avec une profondeur telle qu’elles continuent d’ouvrir des sillons dans nos esprits, révélant l’envers de la fiction et provoquant un examen impitoyable du réel à travers les outils propres à l’art du roman, jusqu’à aboutir à ce que l’on peut appeler une littérature obstinée.
Dès Le Temps de Tamango, Boris trace une géographie poétique et littéraire qu’il a ensuite approfondie en explorant la mémoire à hauteur de justice. Avec ce premier roman, distingué par le Prix du Bureau sénégalais du droit d’auteur, Boris s’impose comme l’un des pionniers de la politique-fiction africaine et amorce une réflexion postcoloniale qui le conduira, des années plus tard, à écrire des essais comme L’Afrique au-delà du miroir et à tenter l’écriture en wolof. À travers une mise en abyme nourrie par des procédés narratifs intradiégétiques et extradiégétiques, ce roman dépasse la simple contestation et le roman des désillusions postindépendance.
Les Tambours de la mémoire prolonge ce geste et s’inscrit dans la quête du héros national, afin de déconstruire les idées reçues et les récits imposés ou transmis par l’ancien colonisateur. Ce deuxième roman, à travers le personnage de Fadel Sarr, hanté par des événements qui ne sont pas les siens, transforme la mémoire en une obsession qui précède l’individu et le dépasse. Il reçoit en 1990 le Grand Prix de la République du Sénégal pour les lettres et, osons le dire, parce que les prix ne valent que par leurs lauréats, confère à cette distinction le prestige qui nourrit les rêves de nombreux écrivains sénégalais.
Si tout le monde connaît Murambi et ce qu’il a mis en lumière, ce qu’il a dépeint des transformations et des modes d’apparition, c’est dans deux autres textes qu’il faut aller chercher les réponses aux questions soulevées par ce roman : Kaveena et Le Cavalier et son ombre.
Le Cavalier et son ombre, où Kadidja raconte des histoires à quelqu’un qu’elle ne peut jamais voir, montre comment la fable peut toucher l’horreur là où le témoignage seul échoue, et illustre aussi la condition de l’écrivain africain contemporain qui parle à un peuple qui n’est pas le sien, qu’il ne voit pas et qu’il ne connaît pas. Kaveena, plongée dans les méandres de la néocolonialité, interroge le mal en tant que système, avec ses exécutants, ses commanditaires et ses silences.
À travers l’écriture de ces deux textes, il démontre, si besoin était, que le roman africain postcolonial n’a pas à choisir entre engagement politique et exigence formelle, que la mémoire collective et l’architecture narrative peuvent se renforcer mutuellement plutôt que se contredire. Ainsi, Boris n’y cède ni à la tentation du reportage dénué de fioritures ni à celle d’une métaphore purement esthétique ; il creuse une voie alternative entre fiction et archive historique, où littérature et réel se contaminent et se déforment. En somme, ils représentent chacun le miroir dans lequel l’autre se voit. Sans s’étendre sur d’autres considérations techniques ou génétiques de l’œuvre diopienne, et pour revenir à mon postulat initial, il convient de noter la contribution la plus marquante de Boris : mythifier le Sénégal, en faire une terre de littérature, et faire de son histoire et de ses blessures l’histoire même de la littérature. En effet, sans énumérer exhaustivement tous les romans de Boris, on peut voir combien, dans Le Cavalier et son ombre, Le Temps de Tamango, Les Petits de la guenon et Un tombeau pour Kinne Gaajo, le territoire sénégalais n’est pas un simple décor mais un organisme vivant, complexe, et le personnage le plus impactant. Les ruelles de Dakar, les rumeurs de quartier (notamment de la Médina), les saveurs et les odeurs des marchés, le crépuscule ou l’aube sur les contes constituent une géographie affective qui rejette l’exotisme autant que le folklore et transforme le lieu en universel par un affichage minutieux des détails locaux.
Ses romans labyrinthiques, où les récits s’emboîtent sans jamais trouver leur fin, où le conte traditionnel sert de matrice à une réflexion sur la folie, le meurtre, le pouvoir et la fabulation comme résistance au traumatisme et comme naissance d’une autre réalité possible de l’Afrique postcoloniale, se lisent de la même manière que son engagement politique et permettent d’affirmer sans détour que Boris est le Sénégal, car chacune des souffrances de son pays devient une obsession qui se retrouve dans son œuvre et qu’il dénonce dans ses écrits et tribunes politiques.
On peut croire aisément que c’est l’ombre tutélaire de Cheikh Anta qui a inspiré la réappropriation de la langue démarrée par Boris depuis une vingtaine d’années à travers l’écriture de ses textes en wolof, mais une autre leçon s’impose : l’appel à la souveraineté. Car un peuple qui ignore sa propre langue, qui n’enseigne pas son histoire dans cette langue, est un peuple sans véritable ancrage.
Ce labyrinthe sans fin qu’est la pratique romanesque, que j’ai tenté de décrire brièvement ici et que Les Petits de la guenon semble aujourd’hui porter à son apogée, constitue la preuve tangible de la raison pour laquelle Boris incarne le Sénégal et explique pourquoi le Sénégal célèbre son fils. Dans ce roman, initialement écrit en wolof sous le titre Doomi Golo, le vieux Nguirane Faye confie à des cahiers destinés à son petit-fils Badou, parti au loin, la mémoire d’un pays et d’un quartier : toute l’œuvre de Boris y trouve sa trame, la transmission comme devoir, la langue comme ancrage, le récit comme rempart contre l’oubli. Cette littérature qui refuse l’amnésie, qui repousse la facilité du récit qui apaise, et qui maintient vivante, dans une prose précise et implacable, la question de ce que nous devons aux morts et aux vivants que la violence du monde a rendus invisibles, est le symbole de la veille engagée par Boubacar Boris Diop depuis plus de quarante ans, une veille qui empêche la nation de dormir avec une conscience tranquille tant que persiste au seuil de nos portes ne serait-ce qu’un instant d’injustice.
S’il y a un vœu à formuler à ce passionné de Sartre — dont l’œuvre a nourri son nom d’auteur et qui lui a transmis cette même passion — pour son anniversaire, même s’il n’en a pas besoin, ce serait que l’Académie suédoise renouvelle sa modernité et s’inscrive résolument dans la littérature-monde en reconnaissant, à la suite du Prix Neustadt, ce fils devenu une métaphore du Sénégal, qui est pour beaucoup, et pour moi aussi, la plume la plus importante de la littérature contemporaine.