Il a abandonné ses locks, sans renier l’ancrage qui les a vus naître. Derrière ce virage capillaire qui a tenu face à l’épreuve estivale se profile une étape nouvelle dans l’univers artistique d’un auteur-interprète connu pour « Taaru Sénégal » et « Digg Doole ». Originaire de Richard-Toll, berceau de son enfance, et des scènes qui l’ont porté sur le devant de la scène, l’artiste a grandi au milieu des xassidas du père, des voix marquantes de la mère et des sonorités rap des frères aînés. Ce riche héritage irrigue aujourd’hui une musique où l’amour, la loyauté, la spiritualité et l’attachement aux origines occupent une place centrale. Détenteur d’une licence en communication, auparavant élève appliqué dont les autorisations de sortie dépendaient de ses résultats, il a fini par convaincre son père que le micro pouvait aussi nourrir une vocation. Aujourd’hui auréolé d’un disque de platine et de plusieurs distinctions, Saliou Samb, plus connu sous le nom d’Amadeus, contemple son parcours avec gratitude sans renoncer à son aspiration de créer des œuvres capable de traverser les générations. Il revendique ses influences, assume les facilités de son époque, explore le cinéma et confie volontiers ses réussites entre les mains de Dieu. Dans cet entretien, il raconte l’enfant du Walo, les exigences paternelles, les secrets de sa création et cette quête d’excellence qui le pousse sans cesse plus loin.
Les locks sont parties. Amadeus demeure. Faut-il y voir un simple changement de coupe ou le signe d’un nouveau chapitre ?
(Rires) Je les ai raccourcis pour l’été. Mais au-delà de cela, cela symbolise aussi un renouveau, une orientation artistique inédite. Je me suis dit qu’à un certain âge, il était temps d’évoluer. Je les ai portés pendant cinq ans. Après un moment, j’ai ressenti l’envie de changer, de tourner une page et d’explorer autre chose. Pour moi, l’apparence peut accompagner une évolution créative. On grandit, on change notre regard sur les choses, on évolue. Donc cette coupe participe, d’une certaine manière, à une nouvelle étape dans ma vie artistique.
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Avant Amadeus l’artiste, avant les albums, les concerts et les récompenses, il y avait un enfant à Richard-Toll. Si on replonge dans ton royaume d’enfance, qu’est-ce qu’on y retrouve ?
Je me souviens de beaucoup de choses, surtout d’un amour profond. Je crois que c’est aussi ce qui explique l’omniprésence de l’amour dans mes chansons. C’est quelque chose que j’ai reçu très tôt et qui m’accompagne encore. Je ne venais pas d’un milieu opulent, mais j’ai vécu une enfance magnifique et apaisante. Pour moi, une belle enfance ne se mesure pas seulement à ce que l’on possède matériellement. Elle se mesure aussi à ce que l’on reçoit humainement, à la manière dont on est entouré et aux valeurs qui nous sont transmises.
J’ai grandi entouré d’une grande tribu familiale. Nous étions enveloppés d’une tendresse constante de nos parents. Notre éducation résonnait fortement avec la religion et la spiritualité, qui tenaient une place centrale dans notre quotidien. Tout cela m’a forgé. Avec le recul, je comprends mieux à quel point cette éducation a nourri ma sensibilité. Il y a des choses que l’on reçoit pendant l’enfance et que l’on ne saisit pas tout de suite. On grandit avec elles, puis un jour, elles se manifestent dans notre façon de penser, de parler, de créer ou même d’aimer.
Votre enfance avait donc déjà sa propre bande-son. Entre les « xassidas » de votre père, les grandes voix écoutées par votre mère et le rap de vos grands frères, quelle musique a réellement bercé le futur Amadeus ?
C’est comme si je m’étais éveillé en musique. Je n’avais pas besoin d’aller chercher bien loin, car la musique était déjà autour de moi. Mon père aimait profondément les musiques religieuses et écoutait énormément les « xassidas ». Ma mère, elle, écoutait en permanence Kiné Lam, Dial Mbaye, Maty Thiam Dogo et d’autres grandes chanteuses. Chez nous, cette musique résonnait constamment. Mes grands frères écoutaient Fou Malade, Xuman, et d’autres icônes du rap.
J’étais entouré de plusieurs univers musicaux, de sensibilités variées et de générations différentes. Cet environnement m’a énormément marqué. On ne peut aimer ce qu’on ne connaît pas; c’est fondamental. Pour aimer quelque chose, il faut d’abord être exposé, écouter, découvrir. J’ai grandi en étant nourri par des mondes musicaux différents, et cette diversité a fortement façonné mon identité artistique. J’ai grandi avec une pluralité de sonorités et de manières de raconter les choses. Tout cela finit par vous habiter.
On imagine votre père avec ses « xassidas », mais aussi avec son fameux tison lorsqu’il fallait réciter les leçons. Comment le futur artiste et le bon élève cohabitaient-ils dans cette maison ?
Oui, j’ai suivi le chemin scolaire. J’allais à l’école à Richard-Toll, du primaire jusqu’au lycée. J’étais un bon élève et j’ai souvent été premier de ma classe. Mon père veillait énormément sur mon éducation. C’était lui qui m’obligeait à réciter mes cours, tison en main (Rires). Il était extrêmement exigeant sur ce point. Pour lui, l’éducation était primordiale et il voulait que mes études soient faites correctement.
Quand j’ai commencé le rap, les choses se clarifiaient encore davantage. Pour obtenir une autorisation afin d’aller à des concerts, il me fallait de bonnes notes. Il fallait donc trouver un équilibre entre ma passion pour la musique et les exigences familiales. J’ai poursuivi mes études jusqu’à une licence en communication à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Avec le temps, je comprends mieux pourquoi mon père insistait autant: il voulait une base solide, une formation, et que la musique ne serve pas de fuite devant les études.
Richard-Toll a donné son nom à une partie de votre identité. On vous appelle « Massamba Waalo », votre wolof porte cette terre, votre imaginaire aussi. Que reste-t-il de Richard-Toll dans l’artiste que vous êtes devenu ?
C’est ma source. Tout prend sa source là-bas. Le wolof que je parle, certaines expressions et toute la philosophie qui m’anime viennent de là-bas. Tout ce que j’ai chanté, je l’ai vécu là-bas. Richard-Toll fait donc partie intégrante de mon identité, de ma façon de penser et de m’exprimer.
Quand on crée, on puise inévitablement quelque part. Mes premières images, mes premières émotions, mes premières références viennent en grande partie de là-bas. C’est pourquoi cette terre demeure très présente dans mes productions. Même lorsque je vais ailleurs et que mon univers évolue, je garde ce patrimoine en moi. Il fait partie de ce que je suis.
Votre père avait pourtant commencé par fermer la porte à la musique. Comment avez-vous fini par obtenir le droit de suivre votre passion ?
Au départ, mon père ne voulait pas que je fasse de la musique. Mon grand frère s’était lancé, mais son chemin avait été écourté. Fort de cette expérience, mon père était prudent. En avançant, il a pris conscience que mon âge et mes choix avaient évolué. C’est mon grand frère qui l’a convaincu de me laisser faire, à condition que je poursuive mes études et que j’obtienne de bonnes notes.
C’est ainsi qu’il m’a proposé de continuer jusqu’en licence et, si tout allait bien, de persévérer dans la musique par la suite. C’était un compromis. Il ne m’encouragait pas à abandonner la musique, mais à bâtir une base solide. Il avait aussi observé que mes sorties en concerts ne nuisaient pas à mon comportement et que je respectais les principes qu’il m’avait inculqués.
Pendant mon année de licence, j’ai obtenu un contrat avec Air Sénégal grâce à une chanson que j’avais réalisée. À partir de ce moment, il a compris que ce n’était pas un simple passe-temps mais un engagement sérieux et professionnel. Il a sûrement saisi que la musique pouvait devenir un véritable métier et pas seulement une passion de jeunesse.
Pourquoi avoir choisi le rap comme porte d’entrée ?
Au lycée, un camarade passionné de technologie utilisait le logiciel Audacity pour enregistrer des morceaux. C’est avec lui que j’ai commencé à poser mes premiers sons, en mode spontané et expérimental. On testait des choses et on découvrait progressivement ce que cela pouvait donner.
Pendant les journées culturelles, notre chanson a plu au public et cela m’a ouvert les portes du rap. On avait même tourné des clips. Ce qui m’a marqué, c’est surtout la toute première réaction du public: créer quelque chose dans son coin et le voir accueilli par des personnes réceptives. Cette expérience a donné envie de continuer.
Votre univers assume aussi une filiation avec les grandes voix de la musique sénégalaise. Pourquoi cette génération de Ndiaga Mbaye, Kiné Lam, Ndongo Lô ou Fatou Guéwel Diouf résonne-t-elle chez vous ? C’est parce que j’ai grandi dans cet environnement-là. Je les écoutais beaucoup durant ma jeunesse et c’est quelque chose de naturel. Aujourd’hui encore, je continue à les écouter. Lorsqu’on a été nourri par une musique, elle finit immanquablement par laisser une trace en nous.
Ce sont des artistes que j’ai entendus très tôt et dont la façon de travailler m’a marqué. Ils avaient une grande différence avec nous. À leur époque, faire de la musique n’était pas chose aisée et ils œuvraient avec des efforts énormes pour créer. Il fallait travailler, chercher, réfléchir, aller plus loin. Un musicien a besoin de puiser au plus profond et de se défaire de la facilité.
Malheureusement, notre génération aime parfois la voie facile; aujourd’hui, les outils et les possibilités abondent et cela peut pousser à éviter l’effort. Si des noms comme Thione Seck, Souleymane Faye, Coumba Gawlo ou Youssou Ndour restent des figures qui traversent le temps, c’est parce qu’ils ont produit des choses qui restent pertinentes pour plusieurs générations. Je ne veux pas faire du superficiel. Je vise des œuvres qui font sens et qui peuvent durer et être comprises par les publics de demain.
Vous évoquez souvent vos relations avec vos hommes d’hier, comme Selemane Dièye ou Charles Mbaye Diagne. Dans une carrière où les liens évoluent, pourquoi la loyauté reste-t-elle aussi centrale chez vous ?
C’est la loyauté, ce « kolëre », qui échappe à toute mesure. Pour moi, c’est même ce qui compte le plus dans la vie. On ne peut pas évaluer la loyauté en termes d’argent, de chiffres ou de mots: elle se ressent dans les rapports humains. Quand quelqu’un a été présent à un moment donné et qu’une relation a été importante, il faut savoir apprécier cette valeur. En ce sens, la loyauté est essentielle pour moi.
Comment l’inspiration vous arrive-t-elle ?
Elle survient de manière naturelle et imprévisible. Souvent, après avoir écouté, je lance mon dictaphone pour enregistrer ce qui me passe par la tête. Une idée peut surgir à n’importe quel moment et il faut la préserver. Il existe mille et une façons d’enregistrer l’inspiration. Cela peut arriver n’importe où et n’importe quand. Je n’ai pas de méthode unique pour créer.
Parfois, je peux rester trois mois sans qu’une idée ne vienne. Et il faut aussi accepter cela. On ne peut pas toujours être en train de créer. Certaines périodes sont faciles, d’autres demandent d’attendre.
« Taaru Sénégal » est votre premier album. Avec le recul, que représente cette aventure dans votre parcours ?
En réalité, ce n’était pas prévu comme un album; cela devait être un EP. Mais, au fil du processus, mes collaborateurs, notamment Idy, le manager, m’ont convaincu que le travail méritait d’être développé en album. Nous avons mis tout notre cœur dans ce projet et le résultat fut extraordinaire. Je suis profondément fier de ce disque.
J’ai toujours l’envie de faire des choses inattendues, de me dépasser, de chercher quelque chose d’aussi beau que possible. Je pense qu’un artiste doit éviter de se répéter et se projeter au-delà de ce qu’il a déjà accompli. Le reste, je le confie à Dieu. On travaille, on donne le meilleur de soi, et l’on accepte ce qui vient.
Et c’est pour cela que l’album a été certifié platine, a atteint des seuils d’écoutes impressionnants et a recueilli de nombreux trophées. Je suis extrêmement fier de ce travail, car parti d’une idée modeste, il a gagné en envergure.
Après un disque de platine, des trophées et le succès, on peut imaginer des regrets ou des « si j’avais su ». Vous dites n’en avoir aucun. Pourquoi ?
Je n’ai aucun regret. Si c’était à refaire, je le referais sans hésiter, mille fois. Parce que la musique m’a valu le respect et l’estime du public. Cet aspect a une valeur immense à mes yeux.
Par exemple, il m’arrive que des fans paient mon trajet sur l’autoroute à péage. Ce genre de gestes peut paraître minime, mais ils renforcent le lien entre l’artiste et ceux qui écoutent. On m’a aussi raconté que mes chansons les ont accompagnés dans des moments difficiles et les ont aidés. Cela peut être l’un des plus beaux cadeaux que peut offrir la musique.
Lorsqu’une chanson s’émancipe de son créateur et s’inscrit dans le quotidien d’autrui, elle prend une autre dimension. Si quelqu’un a trouvé du réconfort en écoutant mes morceaux dans une période sombre, je considère cela comme quelque chose de merveilleux. Ce genre de miracles que la musique peut accomplir pour chacun est sans prix.
« Digg Doole », vous l’avez accompagné d’un film. Pourquoi avoir voulu faire passer votre musique de l’oreille à l’œil ?
C’est le prolongement naturel de ma démarche artistique. Mes textes peuvent paraître profonds à certains et ne pas être immédiatement compris par tous. C’est pourquoi nous avons choisi de réaliser un film afin de traduire en images ce que j’exprime en paroles.
La musique transmet énormément, mais chacun peut en tirer une interprétation différente. Le cinéma apporte une autre dimension et permet de matérialiser visuellement ce que je chante. C’est aussi une démarche d’innovation et une volonté de proposer autre chose. Un artiste doit sans cesse poursuivre sa recherche et ne pas se limiter à une seule manière d’apporter sa musique au monde.
Qu’attendez-vous de votre nouvel album « Digg Doole » ?
Je n’attends rien de précis. Je confie tout à Dieu et lui demande simplement de continuer à m’inspirer et à m’encourager à faire mieux. Le travail et la foi demeurent les éléments déterminants. Je veux continuer à travailler, à chercher et à viser des niveaux supérieurs à ceux déjà atteints.
Plus que tout, je souhaite que Dieu continue de m’inspirer. Sans cette source, tout le reste devient plus ardu. Le travail compte tout autant que l’inspiration.
Qu’est-ce qui vous attire le plus dans cette vie d’artiste ?
La présence divine à mes côtés et le fait d’avoir atteint le platine. Mais en vérité, tout cela est une grâce. Dieu m’inspire et cela résonne auprès du public. Pour moi, c’est déjà une réalisation extraordinaire. Quand vous créez quelque chose qui porte votre signature et que le public l’écoute, l’aime et s’en sert pour se reconnaître ou se réconforter, c’est une immense satisfaction. En fin de compte, toute cette consécration tient à la grâce divine. Je continue donc à travailler, à chercher et à espérer que cette inspiration divine se prolonge.