Le front clair, les muscles finement dessinés, le pas posé et la foulée victorieuse. Sa peau d’ébène épouse le blanc de son équipement d’athlète. Amadou Dia Ba, qui court. Celui qui porte l’espoir de tout un peuple dans la force de ses jambes. Son regard paraît triomphant. Il a remporté la victoire et avec elle tout le Sénégal.
Il y avait de quoi être fier, Amadou. Vous ne l’avez sans doute pas oublié, mais nous le rappelons, en puisant dans les mots de Monsieur Abdou Diouf, président d’alors. « Vous venez en effet de battre à Séoul le record d’Afrique du 400 m haies et de décrocher par la même occasion une médaille d’argent pour le Sénégal ».
Séoul 88, Amadou, vous vous rappelez ? Votre course, votre record, votre médaille d’argent qui nous appartient. Une première pour le pays, Monsieur l’athlète, une première.
Le lundi 26 septembre 1988, il était présent sur une page du journal « Le Soleil », aussi majestueux qu’un héros issu d’une mythologie grecque, figé dans une photo en noir et blanc qui le montre en pleine course. Et dont la foulée rappelle encore aujourd’hui cette performance qui fait quitter l’ordinaire pour rejoindre l’éternel rang des premiers.
Quelqu’un lança alors une formule à la hauteur de l’exploit. On écrivit : « Amadou Dia Ba force les portes de l’Olympe ». On décrivit votre mission comme « ardue », car vous couriez « aux côtés des meilleurs spécialistes du monde ».
Pourtant, derrière vous, votre cœur, votre volonté et vos muscles fonctionnaient grâce à un carburant que même le kérosène envierait. Celui qui était « la lourde responsabilité » confiée « à tout un peuple », sans compter « la sollicitude constante du chef de l’État ». Le doute n’était pas permis : « Il n’avait pas le droit de faillir ».
« Il », Amadou ! Et vous, Dia Ba, n’avez pas failli. El Hadj n’a pas failli, car « El Hadj est un grand champion ».
Dans la page Sports, spécial Séoul, cette phrase orne un texte recueillant les impressions du directeur technique national Mamadou Ndiaye. Amadou Dia Ba est présenté comme un grand champion, sérieux et consciencieux.
M. Ndiaye témoigne : « Depuis sa demi-finale, on ne le voit plus dans les rues du village ». Il se préparait alors à surpasser les autres ! Et il l’a fait.
Le Dtn, relayé par l’envoyé spécial Cheikh Tidiane Fall, rapportait à la postérité les instants de l’exploit. « El Hadj a très bien entamé sa course », certes, mais il était derrière un certain Phillips. « À partir de la huitième haie lorsque il a senti que Moses n’était plus dans la course, il a attaqué Philips et a terminé à 4/100e de seconde de ce dernier, ce qui lui a permis de pulvériser le record d’Afrique ».
Plus fort encore : il a tenu sa promesse en battant Moses. Il l’avait juré aux jeunes du village. Le pays, les jeunes et Cheikh Tidiane Ndiaye étaient donc tous comblés.
« Je suis rarement satisfait mais aujourd’hui il y a toutes les raisons de l’être », avait déclaré Ndiaye.
Il y a du « jom » et de la puissance athlétique derrière la performance du médaille d’argent à Séoul. Mais il y a aussi et surtout de la stratégie.
Chose promie, chose due.
Le principal intéressé, vous, El Hadj Amadou Dia Ba, avez souligné, comme le rapporte Cheikh Tidiane Fall, qu’entre athlètes « tout le monde était à égalité ». Votre atout majeur étant cette oreille attentive que vous avez prêtée à votre entraîneur.
« Il m’a conseillé de ne pas suivre comme un fou Philips qui va toujours très vite, mais aussi de ne pas me laisser décrocher ».
Mais, dans votre esprit, M. Dia Ba, la stratégie et la puissance d’exécution ne constituent pas deux leviers distincts de performance. Le Sénégal doit d’ailleurs sa première médaille olympique à votre capacité à alterner les deux.
Vous évoquiez les deux aspects. Et vous ajoutiez : « Je suis tout aussi allé vite, et quand j’ai compris qu’Ed ne pouvait plus me rattraper, j’ai lancé un dernier sprint ».
Et c’est ainsi que vous êtes entré dans la légende.
Mais vous, El Hadj, n’êtes pas du genre à tout ramener à votre personne. « J’offre cette médaille au peuple, au président de la République et à la jeunesse de mon pays ».
Celle phrase est la vôtre et Cheikh Tidiane Fall l’a reprise textuellement. C’est le titre de l’article qui l’illustre par une photo où l’on vous voit aux côtés d’Abdou Diouf, votre premier grand supporter, et par une autre image où le Lion d’Or du « Soleil » vous est remis par le ministre d’État Jean Collin…