Commissions d’enquête parlementaires : quelles ruptures pour la vie politique ?

15 octobre 2026

La commission d’enquête parlementaire demeure un instrument essentiel du contrôle démocratique, de la transparence dans la gestion des affaires publiques et de la reddition des comptes. Toutefois, il convient que sa mise en œuvre et son fonctionnement obéissent à des critères objectifs et à une volonté constante de placer l’intérêt général au-dessus des calculs partisanes.

Or, ce qui se déploie aujourd’hui au Parlement soulève une question fondamentale : pourquoi, après deux années au cours desquelles de nombreux dossiers sensibles ont été identifiés sans qu’aucune commission d’enquête n’ait été créée, voit-on apparaître désormais, de manière soutenue, des commissions d’enquête parlementaires ? Pourquoi certaines affaires deviennent-elles soudainement prioritaires, alors que d’autres, tout aussi dignes d éclaircissements, demeurent à l’écart ? Cette asymétrie de traitement laisse planer des interrogations légitimes qui nourrissent le doute.

Est-ce une pratique parlementaire guidée par une exigence transversale de transparence et de reddition de comptes, ou bien un mécanisme de contrôle sélectif au service d’intérêts politiques ? Pourquoi, au cours des deux dernières années, n’a-t-on pas lancé d’enquête sur tous ces dossiers en cours, alors que l’on en ouvre plusieurs aujourd’hui ?

Si des éléments suffisamment solides et avérés existaient, la transparence imposait, dans l’idéal, leur transmission aux autorités judiciaires compétentes afin que les faits susceptibles de constituer des infractions puissent être examinés selon la loi. Même si l’on doute de la justice, l’opinion publique aurait au moins perçu que l’acte approprié avait été posé.

Parmi les affaires actuelles qui suscitent des controverses, deux auraient sans doute mérité d’être inscrites au tableau des commissions d’enquête.

Premièrement, les fonds destinés à venir en aide aux sinistrés des inondations de l’hivernage 2024 le long du fleuve Sénégal. Le 17 octobre 2025, un député avait posé à la ministre de la Famille de l’époque une question orale concernant les 8 milliards de FCFA prétendument distribués aux ayants droit via des plateformes de transfert d’argent mobile (Orange Money et Wave). Le député souhaitait obtenir des réponses claires et documentées sur plusieurs points.

Le gouvernement pouvait-il confirmer que l’intégralité des 8 milliards avait été versée aux bénéficiaires, notamment les sinistrés des départements de Bakel, Matam et Podor, ainsi que des zones autour de ces localités, durement touchées par la crue du fleuve Sénégal ?

Peut-on obtenir la liste complète des sinistrés bénéficiaires, les montants qui leur ont été envoyés, leurs numéros de téléphone et les communes où ils résident ?

Les autorités administratives (gouverneurs, préfets et sous-préfets) des régions concernées avaient-elles été associées au ciblage des bénéficiaires de cet appui de l’État aux sinistrés ?

Les maires des communes touchées avaient-ils été impliqués dans l’identification et le ciblage des bénéficiaires dans leurs communes, dans le cadre de cet appui étatique ?

À ma connaissance, aucune réponse circonstanciée n’a été fournie à ce jour. À l’époque, le maire de Balou, dans le département de Bakel et commune parmi les plus sinistrées, avait publiquement réagi sur les ondes de la radio RFM pour contester les affirmations gouvernementales, déclarant que les fonds annoncés n’avaient jamais été acheminés vers les habitants de Balou.

Cette controverse aurait dû pousser le gouvernement à éclaircir la situation et à rendre des comptes à l’opinion. Deux ans après l’hivernage 2024, les questions demeurent quant à la destination réelle de cet argent public. Si le gouvernement n’avait pas pris l’initiative lorsque l’actuel président de l’Assemblée nationale était premier ministre, le Parlement aurait dû agir aujourd’hui en ouvrant une commission d’enquête sur les milliards destinés aux sinistrés des inondations de 2024. Une telle démarche aurait été pertinente et aurait considérablement apaisé les soupçons des sceptiques.

Deuxièmement, les fonds d’indemnisation des victimes des événements intervenus entre 2021 et 2023 qui suivent une logique similaire. Pas de reddition de comptes ni de transparence apparente. Les chiffres avancés varient selon les bilans publiés : 1,8 milliard de FCFA dans un premier document, puis 2,3 milliards mobilisés, dont 2,219 milliards dépensés effectivement, selon une communication ultérieure.

À ma connaissance, ces fonds n’ont pas fait l’objet d’un audit permettant d’établir un rapprochement entre ces données et l’état réel des bénéficiaires. Les protestations et les appels des collectifs se présentant comme des victimes non indemnisées se multiplient. Une commission d’enquête aurait pu contribuer à éclairer l’opinion publique.

Le silence persistant qui entoure ces dossiers, alors que d’autres affaires font l’objet d’une forte médiatisation, reflète une approche du pouvoir qui mérite d’être discutée. L’examen des dossiers en cours, comme celui de tout autre dossier pertinent, par les commissions d’enquête ne soulève aucune objection de notre part. En revanche, nous déplorons une logique de deux poids, deux mesures qui s’inscrit clairement dans une continuité, sans voilements, de pratiques que certains dénonçaient par le passé.

Si des décisions claires et fermes, conformes à l’éthique de rupture autrefois prônée, avaient été posées sur toutes ces affaires, la volonté d’édifier concrètement un Sénégal nouveau aurait gagné en crédibilité, et la confiance des citoyens dans les institutions et dans la gestion des deniers publics aurait été renforcée, plutôt que de rester au stade des discours sans lendemain.

À l’inverse, le spectacle qui se déploie peut être interprété comme une prolongation des tactiques de harcèlement destinées à une campagne électorale prématurée, qui a surtout relégué les urgences sociales au second plan.

Parallèlement, l’humilité, l’austérité et la rigueur, jadis présentées comme des exigences morales de la rupture, semblent désormais cèder le pas au faste ostentatoire et au goût du grand standing. Le discours politique s’éloigne du quotidien des Sénégalais pour s’attarder sur les ressorts d’une confrontation, en maniant des notions telles que la haine, la trahison et la mise en scène d’une figure providentielle.

Avec de telles postures, la Françafrique et l’impérialisme, dénoncés naguère, apparaissent avoir encore des bases solides dans le paysage national.

Il faut toutefois se réjouir de l’émergence, au-delà des appartenances politiques, de femmes et d’hommes qui s’attachent à évaluer l’action politique à l’aune des faits. Attachés à la souveraineté nationale, à la démocratie et à l’émancipation sociale, ils ont vocation à accompagner cette prise de conscience collective, car ce ne sont ni les proclamations ni les intentions affichées qui départagent durablement les acteurs politiques.

C’est la pratique qui demeure le critère de la vérité.

Le temps finit toujours par distinguer les acteurs à l’épreuve du temps et de la pratique.