La saison des pluies s’avère particulièrement éprouvante pour les Dakarois. À chaque ruelle, l’eau batave et s’étale en larges flaques, provoquant la souffrance de nombreux secteurs d’activité. Les motocyclistes ne font pas exception. Entre les averses soutenues et les inondations, les « Jakartamen » de la capitale doivent pousser leurs limites pour subsister.
Ils se tiennent près de l’entrée principale de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) à Dakar, sur l’avenue qui porte le même nom. Tous partagent une même réalité : ce sont des conducteurs de motos-taxis. À l’ombre d’un arbre, à l’abri des chutes de chaleur intenses d’un après-midi de septembre, ce petit groupe d’hommes guette le moindre client potentiel. Pour Assane Dieng, qui se démarque comme le benjamin du groupe, hors de question de prendre la route sous la pluie. En débardeur, hésitant au début, il finit par lâcher : « Je ne roulerai pas sous la pluie, jamais. Je préfère attendre que les précipitations cessent. »
La même prudence prévaut pour Mohamed Ngom, assis sur le sol, un mouchoir placé sur la tête pour se protéger de la chaleur. Étudiant en Master 2 dans le département de portugais de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’UCAD, il assure ce job pendant les vacances. Ses raisons restent surtout techniques.
« Quand il pleut, il vaut mieux éviter la conduite, car l’eau peut endommager le moteur. En outre, la pluie diminue fortement la visibilité, et c’est là le principal danger », explique-t-il en mimant le geste. « Si ta vision devient floue en pleine route, tu peux aisément entrer en collision avec un bus ou tomber dans un trou. C’est extrêmement risqué », affirme le « Jakartaman ».
Pour Mohamed et Assane, la consigne est claire : attendre l’éclaircie. « C’est plus prudent », résument-ils. Ainsi, pour ces chauffeurs, prendre la moto dans cette mer d’eau relève de l’impossible. Ce n’est pas le cas pour leur collègue Thiéffi Fall. Teint noir et physique élancé, il ne voit aucun inconvénient à braver les intempéries.
« Je roule sous la pluie sans problème. Je suis obligé de le faire ; si un client arrive, je ne vais pas le refuser juste parce qu’il pleut », déclare-t-il, avec le sourire. Si certains de ses confrères prévoient des imperméables pour leurs passagers et pour eux-mêmes, ce n’est pas son cas.
« Je n’ai pas d’imperméable et je ne pense pas en acheter », tranche-t-il. Du côté des clients, l’attrait pour les motos « Jakarta » ne baisse pas, surtout au moment du retour à la maison. Beaucoup n’y voient aucun inconvénient à monter sur deux roues, avec ou sans imperméable.
La saison forte des mécaniciens
L’objectif pour eux reste d’arriver rapidement à destination. Ablaye Sy semble pressé. Jeune homme de stature moyenne, il est un habitué des motos-taxis. Déjà installé derrière son conducteur, il confie : « Je suis adepte des motos Jakarta car c’est plus rapide. En revanche, quand il pleut, je préfère prendre un taxi pour me rendre à un endroit important comme le bureau, afin de rester présentable ».
Mais il précise vite que « s’il s’agit simplement de rentrer chez moi, aucun souci, je prends la moto ». Pape Ndiaye, un autre client, ne monte jamais sur une moto « Jakarta » quand il pleut ou après la pluie ; il protège sa sécurité : « Quand il a cessé de pleuvoir, les routes deviennent glissantes et de nombreux motocyclistes subissent des accidents durant cette période. Je n’envisage donc pas prendre ce risque juste après ou pendant qu’il pleut », affirme-t-il, casque en place, prêt à monter sur le véhicule.
Henry, assis avec deux autres compagnons à l’ombre, rappelle qu’il ne prend le « Thiak-Thiak » qu’en cas d’urgence. « Si je suis vraiment pressé, je peux prendre la moto ; cependant, je préfère attendre que la pluie cesse par prudence », confie-t-il. Son ami Oumar adhère à la même idée, tandis que Mor Diaw, assis entre les deux, affirme n’avoir jamais pris de « Thiak-Thiak »: « Je n’ai jamais monté sur une moto et je n’envisage pas de le faire. Je n’ai pas confiance en la conduite des motocyclistes, ils vont vite et c’est dangereux, surtout lorsqu’il pleut ».
L’eau de pluie demeure l’ennemi numéro un des deux-roues. Lorsqu’elle s’infiltre dans le système électrique, elle provoque fréquemment des courts-circuits et noie les moteurs. Installé dans son garage du Point E, Souleymane Diallo dépanne des motos depuis quatre années déjà.
Il témoigne : « Pendant l’hivernage, le travail double. L’eau s’infiltre dans les carburateurs, mouille les bougies ou crée des masses électriques. On passe nos journées à dépanner des Jakartamen tombés en panne au milieu des flaques. C’est dur pour eux, mais pour nous, les mécaniciens, c’est la haute saison ! »