Face au déficit de représentations des femmes dans les espaces de décision sur le continent, l’initiative « Une lettre à la jeune femme que j’ai été », portée par Aïda Diouf, réunit dix-sept figures féminines majeures d’Afrique. Ce livre, offert gracieusement, vise à offrir aux jeunes générations des modèles vivants, affranchis des clichés qui pèsent sur les trajectoires féminines.
Il existe des mots que l’on aurait souhaité entendre plus tôt, à l’aube des doutes, pour rassurer, éclairer un choix incertain ou légitimer une ambition naissante. C’est autour de cette conviction que s’est dessinée l’idée de « A Letter To My Younger Self » — Une lettre à la jeune femme que j’ai été. Conçue comme une démarche éditoriale autant qu’un engagement social, cette initiative panafricaine portée par l’association éponyme a pour mission de combler un vide persistant. « Certaines paroles, lorsqu’elles tombent au bon moment, peuvent guider une décision, nourrir la confiance en soi ou modifier le cours d’une vie », affirme la fondatrice du projet.
Pour donner corps à ce projet, dix-sept femmes aux itinéraires marquants ont été rassemblées. Issues de douze pays — du Maroc à l’Angola, du Sénégal au Kenya — l’initiative réunit des dirigeantes dans la finance, des pionnières de l’innovation, des artistes, des figures du sport et des actrices de la société civile. Parmi elles figurent la chorégraphe franco-sénégalaise Germaine Acogny, Coura Carine Sène, dirigeante d’entreprise, et l’ingénieure Aminata Kane.
En acceptant d’adresser une lettre intime à la jeune fille qu’elles ont été, elles ont accepté de révéler l’envers du succès. « L’ampleur panafricaine du projet nous tenait particulièrement à cœur : raconter la diversité de nos parcours, faire connaître la richesse des talents de notre continent et offrir aux lectrices des modèles africains forts, humains et accessibles dans lesquels elles peuvent se reconnaître », explique Aïda Diouf.
Cette quête de récits incarnés répond à une réalité chiffrée et brutale. Car si les femmes africaines ne cessent de créer, diriger et entreprendre, leur présence dans les cercles décisionnels reste marginale. En 2023, elles ne représentaient que 21 % des sièges au sein des conseils d’administration sur le continent, et moins de 10 % des postes de présidence ou de direction générale. Cette invisibilité se prolonge aussi dans les médias, puisqu’en 2024, à peine 22 % des personnes citées comme expertes ou sources d’information en Afrique étaient des femmes.
La visibilité, un autre enjeu
Face à ces obstacles structurels, la solution ne peut pas se limiter à la seule action législative. Déjà en 2012, la Banque mondiale indiquait l’importance centrale des modèles d’identification comme leviers de réduction des inégalités entre les sexes. Observer d’autres femmes réussir dans la finance ou dans la technologie agit comme une autorisation implicite adressée aux plus jeunes.
Selon Aïda Diouf, l’émergence d’un leadership féminin durable passe par des politiques concrètes d’accès au financement et de mentorat, associées à une transformation profonde des programmes scolaires et des représentations médiatiques. « Ce n’est pas symbolique, c’est structurant. Le leadership féminin se construit lorsque les femmes disposent de modèles, de moyens et de la légitimité d’occuper pleinement leur place », affirme-t-elle.
Dans une Afrique où la jeunesse cherche des repères face à des marchés du travail en mutation, la démarche prend une résonance singulière. Loin des récits lissés ou des hagiographies managériales, « A Letter To My Younger Self » fait le pari de la sincérité. En montrant que le succès relève rarement d’une ligne droite, mais plutôt d’un cheminement fait de doutes traversés et d’intuitions assumées, l’ouvrage libère les lectrices de l’impératif de perfection.
« Les jeunes ont besoin de récits vrais, pas de trajectoires idéalisées. Des récits qui ne les enferment pas dans la comparaison, mais qui leur permettent de se projeter et de comprendre que leur propre histoire peut devenir une force », insiste l’une des porteuses du projet.
Publié en français et en anglais, le livre ne se cantonnera pas aux rayons des librairies traditionnelles. L’association ambitionne d’en distribuer gratuitement 10.000 exemplaires dans plus de dix pays africains, au cœur même des réseaux éducatifs, des universités, des bibliothèques et des structures communautaires. Un modèle solidaire rendu possible par le soutien de partenaires institutionnels et privés.
Par ailleurs, le projet cherche à s’ancrer dans le réel à travers une série d’ateliers, de lectures publiques et de panels de discussion. « Nous aurons besoin de tout le monde pour y parvenir. Les particuliers, entreprises, associations ou institutions qui souhaitent contribuer à cette dynamique sont invités à nous rejoindre », lance en guise d’appel Aïda Diouf.