Formé au journalisme et passionné par le cinéma et l’audiovisuel, Abdoul Aziz Al Hussein Diop propose, dans son documentaire 7e Gare, une exploration du rayonnement spirituel et intellectuel de Seydil Hadj Malick Sy, surnommé Mame Maodo, qui va bien au-delà de Tivaouane. En faisant dialoguer mémoire ferroviaire, patrimoine religieux et transmission auprès des jeunes générations, il met en lumière les empreintes laissées par le guide religieux dans plusieurs villes du Sénégal. La projection est programmée pour le 17 octobre 2026 et sera suivie d’un panel consacré à la relance et à l’avenir du chemin de fer.
Pourquoi avoir choisi le chemin de fer comme fil conducteur pour retracer le rayonnement spirituel et intellectuel de Seydil Hadj Malick Sy, dit Mame Maodo, au-delà de Tivaouane ?
Le chemin de fer n’est pas seulement un élément matériel et emblématique de l’époque coloniale; il a aussi rapproché les territoires, facilité le désenclavement de zones éloignées, stimulé les échanges commerciaux et permis une interaction entre populations en simplifiant les déplacements. Cette infrastructure a offert à des figures comme Seydil Hadj Malick Sy et à d’autres savants du pays une occasion de toucher les populations, afin de contrer les influences venues de l’Occident et de préserver notre identité. Selon un récit oral référencé dans le film, Seydil Hadj Sy aurait déclaré qu’il fallait abandonner les territoires annexés et s’employer à gagner les cœurs et les esprits. Les chemins de fer ont servi à Mame Maodo comme moyen d’accès aux territoires pour orienter les cœurs, en accord avec la parole de Dieu et l’amour du Prophète Mouhamed.
Quel sens symbolique revêt cette « 7e Gare » dans votre démarche ?
La « 7e Gare » peut incarner plusieurs dimensions — spirituelle, mystique et intellectuelle. Dans la Tijania et dans le Coran, le chiffre sept revêt une signification importante, et les Tidianes sont même parfois désignés par l’expression « sept yi ». Toutefois, dans ce projet, cette référence prend surtout la forme de la septième étape d’un trajet ferroviaire qui reliait Dakar à Saint-Louis. À l’époque, l’itinéraire passait par Dakar – Thiaroye – Rufisque – Sébikotane – Pout – Thiès – Tivaouane; en comptant ce tracé, Tivaouane apparaît comme la septième station. C’est pourquoi, dans une chanson bien connue, Adjaratou Dial Mbaye (paix à son âme) qualifiait Mame Maodo de « Borom 7e Gare ».
Votre documentaire explore plusieurs villes, notamment Saint-Louis, Louga, Thiès, Dakar et Rufisque. Quelles traces concrètes de l’influence de Mame Maodo avez-vous découvertes dans ces territoires, et en quoi son héritage diffère-t-il d’une ville à l’autre ?
Le choix de ces villes n’est pas anodin et s’inscrit dans un échange populaire entre Seydil Hadj Malick Sy et son héritier Serigne Babacar Sy, comme l’a raconté notre maître bien-aimé Cheikh Abdoul Aziz Sy Al Amine. Selon cette discussion, l’éloignement entre Serigne Babacar et son père était devenu palpable et, en raison de la maturité spirituelle de Mame Khalifa, ils ne partageaient plus la même sphère à Tivaouane. Serigne Babacar proposa diverses options de localisation entre Saint-Louis, Louga, Thiès, Dakar et Rufisque. Ainsi, le travail a consisté à examiner ces villes pour établir les liens qui les rattachent à Seydil Hadj Malick Sy. Partout, des liens existent : des lieux de culte et de culture ont été élevés, des familles se sont fondées et des personnalités ont été formées, matérialisant et transmissant un héritage à la fois tangible et immatériel.
Vous mobilisez des archives, des témoignages, des portraits et des interviews pour reconstruire cette mémoire. Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour documenter le parcours de Mame Maodo et distinguer les faits historiques des récits transmis par la mémoire collective ?
Nous avons eu la chance de nous appuyer sur des travaux et des éléments déjà constitués par des historiens éminents, chercheurs et traditionnalistes. Parmi eux figure notamment le professeur Rawane Mbaye, qui a consacré une grande partie de sa vie à retracer la vie et l’œuvre de Seydil Hadj Malick Sy. Son travail, et plus particulièrement sa thèse sur Mame Maodo, nous ont guidés dans plusieurs séquences du film. Cela nous a permis d’affronter et de confronter des traditions orales transmises par des figures comme Seydou Welle, petit-fils de Mame Alphahim Yoro Wele, oncle de Mame Maodo, qui fut un connaisseur hors pair de l’histoire du personnage.
« 7e Gare » fait dialoguer patrimoine religieux, mémoire ferroviaire et récit national. Comment avez-vous travaillé à rendre cet héritage accessible aux jeunes générations, notamment à celles qui connaissent peu l’histoire du chemin de fer sénégalais ou le parcours de Mame Maodo ?
La crainte exprimée par Serigne Cheikh Tidiane Sy Al Maktoum — celle d’une jeunesse dépourvue de créativité — suggère qu’il faut adapter notre héritage culturel et religieux aux attentes des jeunes, sans préjugés et en adoptant des modes de transmission qui leur conviennent. Aujourd’hui, grâce à l’audiovisuel et au cinéma, il devient possible de rendre ce parcours de Mame Maodo à la fois enrichissant et captivant, afin que les jeunes puissent s’identifier à cet héritage pluridisciplinaire.
La projection du 17 octobre 2026 sera suivie d’un panel sur la relance et l’avenir du chemin de fer au Sénégal. Comment ce documentaire peut-il contribuer à nourrir la réflexion sur le devenir du rail sénégalais, et quel changement de regard espérez-vous susciter auprès des pouvoirs publics et du grand public ?
Dans les villes visitées, la nostalgie du train demeure palpable, et au-delà de l’empathie que suscite cet appareil, les habitants expriment le souhait de voir le rail reprendre du service pour des raisons économiques, touristiques et sociales. Certaines personnes âgées se remémorent les wagons qui transportaient poissons frais, légumes et autres denrées entre Saint-Louis et Dakar, ou encore les échanges de bétail et de produits laitiers. Cette perspective nourrit le débat sur une relance du réseau ferré, un sujet central dans l’ambition nationale Vision Sénégal 2050, qui voit le chemin de fer comme l’épine dorsale du désenclavement et de l’intégration économique du pays. Pour accompagner ce débat, le documentaire associe les acteurs du secteur ferroviaire — les Chemins de fer du Sénégal (CFS) et les Grands Trains du Sénégal (GTS) — afin d’animer, avec les autorités religieuses, ce panel et de prolonger l’échange lors d’une projection itinérante dans les villes visitées, afin d’accroître l’impact auprès des populations.