Le parcours de Khadim Niang, ingénieur polytechnicien en génie civil et docteur en sciences politiques et relations internationales obtenu à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), se déploie à la croisée des disciplines de l’ingénierie et des sciences sociales. Sa thèse, consacrée au golfe de Guinée, explore les jeux de puissance autour du pétrole et du gaz et les conditions qui permettraient aux États africains de convertir leurs ressources en instruments de souveraineté, de sécurité et de développement durable.
La conviction qui traverse ses travaux sur la géopolitique des ressources et les défis sécuritaires dans le golfe de Guinée est que la richesse du sous-sol ne suffit pas à garantir la prospérité. À travers sa thèse soutenue à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, le chercheur montre que l’enjeu ne réside pas seulement dans les volumes extraits ou dans les recettes, mais surtout dans la capacité des États à maîtriser, gouverner et transformer ces ressources au bénéfice des populations. Cette réflexion part d’une expérience de terrain. Lors de missions au Nigeria, il est frappé par le contraste entre l’ampleur des installations pétrolières et les conditions de vie de certaines communautés. « J’ai perçu, affirme-t-il, le décalage entre les infrastructures pétrolières et des villages appauvris dans un environnement dégradé. » Son regard d’ingénieur ne suffisait plus à rendre compte de cette réalité. Pour comprendre cette coexistence entre l’abondance des ressources et la vulnérabilité des communautés, il lui fallait aussi analyser les choix politiques, les enjeux économiques et les rapports de force. Sa recherche s’est ainsi structurée autour d’un paradoxe : la richesse pétrolière peut accroître de manière significative la puissance stratégique d’un État sans nécessairement améliorer les conditions de vie de ses citoyens. L’étude du golfe de Guinée lui permet d’observer la compétition internationale autour des hydrocarbures et ses interactions avec les fragilités internes des pays producteurs. Khadim Niang a enrichi cette approche par une enquête menée auprès d’acteurs maritimes au Sénégal et au Togo, confrontant ainsi les stratégies internationales aux réalités locales. « En somme, mon objectif était d’éclairer le passage de la richesse à une prospérité partagée », résume-t-il. Avec une conviction affirmée, le chercheur affirme : « un gisement, pris isolément, ne suffit pas au développement. Tout dépend de la capacité d’un État à maîtriser, gouverner et transformer cette ressource ».
Une richesse à double tranchant
Khadim Niang estime que les hydrocarbures offrent aux États producteurs des moyens importants pour financer les infrastructures, les services publics, l’éducation et, surtout, la transformation de leur économie. Ils attirent également des investissements étrangers qui apportent capitaux, technologies et savoir-faire. Mais ce prometteur levier peut devenir source de vulnérabilité lorsque l’économie et les finances publiques deviennent excessivement dépendantes. Les fluctuations des cours peuvent fragiliser les budgets et peser sur l’ensemble de l’appareil économique. L’investissement étranger, nécessaire, peut aussi restreindre les marges de manœuvre lorsque les capacités nationales de négociation, de contrôle et de transformation restent faibles. Le Nigeria occupe ici une place majeure dans l’analyse : il illustre le décalage entre le statut de grande puissance pétrolière et la persistance de vulnérabilités économiques, avec les effets parfois appelés syndrome hollandais.
Exporter massivement du pétrole n’assure donc ni diversification économique ni satisfaction des besoins nationaux en produits raffinés. Pour le chercheur, la question centrale n’est pas tant le volume produit que l’usage qui est fait de cette richesse. « Elle n’est véritablement utile que si elle prépare l’économie à vivre après le pétrole », souligne-t-il. Selon lui, la rente n’a de sens que si elle permet de forger des capacités durables et d’anticiper l’après-hydrocarbures. Les travaux de Khadim Niang mettent aussi en lumière les risques sécuritaires liés à l’exploitation et au contrôle des ressources. En mer, la piraterie, les trafics, les vols de pétrole et diverses formes de criminalité maritime menacent les équipages, les navires et les chaînes d’approvisionnement. Le caractère transfrontalier de ces activités complique fortement leur surveillance et leur répression. Or, le chercheur invite à dépasser une vision de la sécurité limitée à la protection des plateformes et des axes maritimes. Les menaces en mer reflètent souvent des déséquilibres qui existent sur terre.
La répartition inégale des revenus, le chômage, la marginalisation de certains riverains et la dégradation de l’environnement peuvent nourrir la défiance et les tensions. Le delta du Niger, selon lui, illustre bien cette articulation. Les dégâts écologiques et le sentiment d’exclusion y ont alimenté des contestations, des sabotages et l’émergence d’activités clandestines. Dans ces conditions, le pétrole peut devenir à la fois la cible et le moyen de financement de violences. Ses travaux auprès des pêcheurs du Sénégal et du Togo ont aussi élargi sa vision de la sécurité. Les incidents en mer, la pollution, la protection des activités économiques et les rapports avec les autorités constituent autant de dimensions à intégrer. « Protéger les plateformes, les navires et les routes maritimes ne suffit pas : il faut aussi protéger les populations qui vivent de la mer et autour d’elle », insiste-t-il. Niang précise alors que « la sécurité d’une plateforme demeure fragile lorsque ses voisins vivent dans l’insécurité ».