Les injustices héritées de l’esclavage et fondées sur le travail ou l’ascendance continuent de marquer les sociétés africaines. Réunis hier à Dakar, sous l’égide de TrustAfrica et du Réseau africain des communautés ciblées par les discriminations liées au travail, à l’origine et à l’esclavage, des militants des droits humains ont plaidé en faveur d’une reconnaissance officielle de ces traumatismes et de l’instauration de mécanismes réparateurs.
Les traces de l’esclavage ne se limitent pas au passé: elles se manifestent aujourd’hui par des discriminations fondées sur l’origine, le travail, le statut social ou l’appartenance à une caste. Cette question était au cœur du panel « Réparations et droits des communautés : faire progresser un agenda commun pour la justice réparatrice », organisé hier à Dakar par TrustAfrica. Préparatoire au Forum des ONG sur les réparations, cette rencontre a réuni des défenseurs des droits humains, des acteurs de la société civile ainsi que des représentants de communautés victimes de discriminations liées au travail et à l’ascendance. L’ensemble des participants s’accorde sur un point: la reconnaissance formelle des injustices passées est un préalable indispensable à toute démarche de réparation. Selon Coumba Touré, présidente du conseil d’administration de TrustAfrica, cet événement offre aux organisations engagées un espace d’échanges d’expériences et de bilan de leurs luttes. Il s’inscrit également dans le cadre des vingt ans de l’organisation, qui tient à rendre hommage au parcours des personnes dévouées à ce combat. Pour Coumba Touré, toute démarche de réparation passe obligatoirement par la reconnaissance. Il est inacceptable qu’en 2026, des individus subissent encore un statut social hérité de l’esclavage. Ces discriminations entraînent des répercussions économiques intergénérationnelles, privant certaines communautés d’accès aux ressources indispensables à leur développement. Une situation qualifiée d’« aberrante, inhumaine et inacceptable ». Elle interpelle directement les États africains, leur rappelant leur obligation de protéger l’ensemble de leurs citoyens, notamment par l’adoption de cadres législatifs reconnaissant ces discriminations et garantissant un accès effectif à la justice. Cette reconnaissance formelle doit déboucher sur des actions concrètes. Des familles entières ayant été spoliées du fruit de leur labeur au profit de familles dominantes, ce passé explique largement la précarité actuelle de leurs descendants.
Citoyenneté à deux vitesses
« Ils ont droit à la réparation », affirme Coumba Touré, tout en précisant que celle-ci ne se limite pas à un aspect financier. Elle englobe les excuses publiques, la restauration des droits économiques et la mise en place de mesures compensatoires. Selon elle, la responsabilité est partagée. « Les États doivent réparer, les grandes familles qui ont bénéficié doivent réparer, les organisations internationales doivent réparer », a-t-elle notamment dit. S’inscrivant dans cette dynamique internationale, Jasmine Mickens, également panéliste, appelle à bâtir des convergences au-delà des barrières linguistiques et géographiques. Estimant que les réparations englobent des dimensions économique, juridique, politique et sociale, elle souligne que « les réparations consistent à réinventer l’avenir ». L’objectif n’est donc pas seulement de réparer les torts du passé, mais de transformer en profondeur les systèmes qui perpétuent ces inégalités. Enfin, le Dr Ebrima Sall, directeur exécutif de TrustAfrica, replace l’État au centre du dispositif. Il préconise le renforcement des commissions africaines des droits de l’homme, la nomination d’un rapporteur spécial dédié et la création de fonds d’aide juridique pour les victimes. Pour lui, une société civile forte est essentielle pour documenter les abus et accompagner les citoyens. Rappelant le principe républicain d’égalité fondamentale, il conclut qu’aucune considération de caste, de tribu, de langue ou de classe ne saurait justifier une citoyenneté à deux vitesses.