Dans les rues animées de Dakar, la campagne menée par la Cbao (Groupe Attijari) pour actualiser les données bancaires continue de provoquer des réactions assez contrastées. Certaines clientèles rapportent avoir mené l’opération sans difficulté, tandis que d’autres déplorent les contraintes liées au déplacement en agence et réclament davantage de solutions numériques.
Le soleil de l’après-midi écrase la poussière autour du quartier de Castors, mais l’activité demeure soutenue. Au milieu du vacarme des marchands ambulants et des klaxons résonnants, des étals débordent d’un éventail de teintes. C’est ici, entre deux longs rouleaux de bazin flamboyant et d’étoffes brodées disposées sur son comptoir, que Ndèye Fatou tient boutique. Quarantaine bien entamée, allure droite et gestes mesurés, elle ajuste avec soin un voile en mousseline avant de reprendre un pliage minutieux. Dans l’allée, le sujet des échanges tourne autour de la récente vague d’actualisation des données clients imposée par la Cbao. Là où certains s’insurgent, la commerçante préfère s’en tenir aux faits. « La majorité d’entre nous avait reçu ce message nous invitant à nous rendre en agence pour mettre à jour nos informations », tranche-t-elle, le regard franc.
Intriguée par la procédure, elle avait immédiatement demandé des explications à son gestionnaire, qui lui avait confirmé qu’il s’agissait d’une obligation stricte. Elle n’a pas cherché à philosopher. « Je l’ai fait dès le lendemain. En revanche, les collègues que j’avais prévenus se sont obstinés. Aujourd’hui, leurs comptes sont bloqués », confie la marchande.
C’est un diagnostic sans appel que nuance aussitôt Awa, installée quelques pas plus loin devant sa boutique de prêt-à-porter. Pour elle, l’interprétation de sa voisine ne tient pas compte des réalités pratiques du secteur informel. « C’est facile à dire quand on a une agence à deux pas du marché », réplique-t-elle.
Le SMS de la banque, Awa l’a reçu elle aussi. Mais, dans le quartier de Castors, le temps est une ressource précieuse et le secteur bancaire paraît parfois aveugle à cette réalité. Entre les clients à attirer, le stock à surveiller et la crainte constante de perdre des affaires, manquer une journée peut être fatal. « Interrompre mon travail pour aller faire la queue équivaut à faire fuir mes clients », peste la commerçante. Pour elle, l’institution bancaire a manqué d’anticipation et d’agilité face à la réalité sociale de sa clientèle. « La banque aurait dû proposer une plateforme numérique simple à utiliser ou étendre les horaires en soirée. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir la flexibilité nécessaire pour faire la queue pendant les heures de bureau », estime Awa.
Un peu plus loin, à l’abri du soleil sous l’ombre d’un immeuble, S. G. observe ce ballet avec la sérénité des vieux routards. Ce septuagénaire, ancien cadre du secteur éducatif, récite posément son chapelet en balayant du regard les tensions du quartier. « Je suis fondamentalement opposé à ce verrouillage des comptes. C’est un manque de respect envers la clientèle », affirme-t-il d’emblée d’une voix grave et posée.
Pour autant, l’ancien enseignant ne verse pas dans une indulgence aveugle et rappelle les faits tels qu’ils se sont déroulés : « Il faut être honnête ; cela fait déjà un moment que des SMS d’avertissement avaient été envoyés ». Pour cet observateur du quotidien dakarois, l’épisode révèle surtout un travers sociétal. Selon lui, de nombreux usagers se répandent sur les réseaux sociaux en jurant qu’ils n’accepteront pas la procédure. « Dans la vie, il faut apprendre à accepter la responsabilité de ses actes et en supporter les conséquences », conseille-t-il.
L’analyse trouve une résonance inattendue chez Ibrahima. Agenouillé près de la peinture écaillée d’une boutique, ce jeune artisan observe le tumulte avec le recul d’un utilisateur moderne. Pour lui, ce blocage illustre un anachronisme administratif. « À l’heure où l’État a procédé à un audit du fichier national et où les données d’état civil sont numérisées, exiger une présence physique systématique est une absurdité », déplore-t-il. Pour lui, une application sécurisée ou un portail web auraient largement suffi plutôt que d’accaparer inutilement les agences en plein cœur de la capitale.
Alors que le dilemme persiste entre la gestion du travail quotidien et l’obligation de se rendre en guichet, la situation se révèle encore plus déroutante pour une autre catégorie d’usagers. En effet, l’assiduité et le respect des démarches n’assurent pas automatiquement une protection contre les désagréments. Certains clients, convaincus d’avoir accompli les démarches dans les délais, découvrent avec déception que leurs comptes subissent le même destin que ceux des retardataires. C’est le constat amer d’un autre commerçant du quartier qui voit l’application rigoureuse des consignes déboucher sur une impasse professionnelle.
« J’ai pourtant suivi les instructions à la lettre. Dès la première semaine après la réception du SMS, je me suis organisé pour me rendre directement en agence afin de mettre à jour mon dossier et mes pièces justificatives », explique ce client, la voix chargée d’incompréhension.
Au-delà de la simple actualisation réglementaire, la controverse dessine la fracture d’une société urbaine tiraillée entre la rigidité des institutions financières, l’exigence d’agilité numérique et les impératifs de la vie dans le secteur informel. D’un côté, les partisans d’une règle inattaquable; de l’autre, ceux pour qui le temps est une ressource trop précieuse pour être gaspillée dans une file d’attente.