Il existe des objets qui portent un poids bien plus grand que leur apparence ne le laisse supposer. Une photographie ancienne, par exemple. Un rectangle de papier jauni, dont les bords s’effilochent, qu’on glisse au dam du tiroir ou qu’on glisse entre les pages d’un livre. Quelques grammes de papier et une lumière figée. Et pourtant, il arrive qu’un tel objet porte bien plus qu’une image: il porte une parole donnée.
En 2010, j’effectuais une mission à Podor, cette ville du fleuve où le temps semble couler plus lentement qu’ailleurs. Oumar Ly m’avait accueilli avec la même bienveillance discrète qui caractérise ceux qui ont vu et vécu beaucoup. Pendant des décennies, il avait posé sur la pellicule les visages du Fouta — paysans, mariées, notables, enfants en habits du dimanche — et il connaissait mieux que quiconque la valeur d’une image. Au moment de nous quitter, il me remit une photographie de Youssou Ndour, prise au début des années 1970. Un adolescent dont le regard était grave, bien loin des stades et des grandes scènes du monde. « Si tu le croises, remets-la-lui », m’avait-il simplement dit. Une phrase anodine. Une mission sans échéance. Le genre de geste que l’on accepte en souriant, persuadé s’en acquitter très vite. Il n’en fut rien.
Les occasions n’ont pourtant manqué ni de concerts, ni de conférences de presse, ni de rencontres inattendues. Chaque fois, il y avait une raison, la foule, un moment mal choisi, la photo oubliée chez soi. Et chaque fois, je me répétais: « Ce sera pour la prochaine fois ». Trois mots apparemment inoffensifs et pourtant parmi les plus redoutables qui soient. Ils font de nous des débiteurs inconscients, convaincus que l’échéance peut toujours être repoussée. Mais le temps n’attend personne. Oumar Ly s’en est allé le 29 février 2016, un jour qui ne revient que tous les quatre ans, comme pour rappeler que certains rendez-vous ne se répètent pas. Il repose désormais à Thioffy, ce quartier qu’il a photographié tout au long de sa vie. Et moi, je suis resté avec une image en main et une promesse en suspens.
On croit qu’une promesse s’éteint avec celui à qui elle a été faite. C’est exactement le contraire: elle s’alourdit. Tant qu’il est vivant, on peut s’expliquer, se dédire, demander un délai. Quand il n’est plus là, il ne reste que soi, face à sa propre parole. Plus personne pour la réclamer, plus personne pour la relâcher. Une promesse faite à un vivant est un engagement; passée à un mort, elle devient un devoir.
Ce 1er octobre, Youssou Ndour célébrait son anniversaire. Sortie une fois encore de son abri, la photographie me regarda autrement. Elle me rappela d’où venait l’homme que le monde entier connaît, ce garçon issu de la Médina devenu la voix d’un pays. Elle me rappela aussi le regard d’Oumar Ly, qui savait distinguer, avant tout le monde, ceux qui allaient compter. Il n’avait pas photographié une célébrité; il avait photographié un garçon. La célébrité est venue après. Le talent des grands photographes tient peut-être à cela: voir l’homme avant la légende.
Dans ce morceau de papier se croisent deux destinées: celle d’un photographe du fleuve devenu légende et celle d’un jeune chanteur devenu l’une des voix du continent. Rien ne semblait les rapprocher: la province et la capitale, l’objectif et le micro, le silence de l’image et la puissance du chant. Et pourtant, chacun, à sa manière, a raconté le Sénégal au monde. Entre eux, un troisième homme était chargé d’assurer le lien. Ce lien, il ne l’a pas encore tissé.
Les anniversaires ont cette cruauté de nous obliger à compter. Plus de cinquante ans pour l’image, seize ans pour la promesse, dix ans depuis le départ d’Oumar Ly. Le temps chiffre ses billets, sans pitié, et il rappelle que certaines dettes ne connaissent pas de prescription. Ainsi, faute d’avoir tenu parole hier, je la renouvelle aujourd’hui, publiquement, afin qu’elle m’engage encore davantage. Cette photo trouvera son destinataire. Non pour solder un compte, mais pour restituer à un homme un fragment de sa propre histoire, et à un ami disparu l’hommage qui lui revient. Ce jour-là, Oumar Ly aura, d’une certaine manière, achevé son dernier tirage.
Nous repoussons tous à demain des gestes qui ne demandent qu’une minute. Une visite, un appel, un merci, une photo à rendre. Nous pensons avoir le temps. Mais le temps ne prévient pas lorsqu’il cesse d’être là.
Une promesse ne vieillit pas. Ce sont nous qui prenons de l’âge en la portant.