Chronique sur Toubab Dialaw et Ndayane
Chronique d’une plage rongée par les engins de chantier, couverte de déchets rejetés par les bateaux de dragage, et menacée par ce qui pourrait devenir la plus vaste catastrophe écologique du littoral ouest-africain.
Par un habitant de Niangal, défenseur des communautés côtières lébou de la commune de Yéne
Il existe une vérité que nos aînés savaient déjà, bien avant que la science ne vienne la confirmer par d’autres voies : l’homme et l’animal tirent leur souffle de la même source, partagent une même âme et demeurent liés par un fil spirituel que ni le temps ni la distance ne sauraient rompre. La terre sur laquelle nous marchons, la mer sur laquelle nous naviguons ne constituent pas de simples ressources à exploiter : elles forment un patrimoine sacré confié par les anciens et destiné à être transmis intact à ceux qui viendront après nous. C’est cette alliance-là qui assurait l’équilibre de nos communautés côtières. C’est aussi cette alliance-là que le Port de Toubab Dialaw-Ndayane est en train de fragiliser.
Car il ne faut pas s’y tromper : ce chantier n’est pas un simple projet d’infrastructure parmi d’autres. Il représente le visage local d’une logique globale, celle des grandes firmes et des multinationales pour qui la terre n’est qu’un actif, la mer une simple voie de passage, et les communautés qui y vivent depuis des siècles un obstacle mineur sur la route du profit. Ces géants économiques s’installent, brisent des équilibres millénaires, et repartent bien souvent avant même que leurs dégâts aient été mesurés — laissant derrière eux des communautés dépossédées de leur mer nourricière, de leurs usages, et de leur dignité.
Notre promenade quotidienne sur cette plage, qui nous a vus naître il y a plus d’un demi-siècle, ne révèle aujourd’hui plus qu’un chantier à ciel ouvert. Des engins et des grues déchirent le rivage du matin au soir, remodelant en quelques mois ce que la mer avait mis des siècles à façonner. Le sable fin sur lequel nos pères posaien t leurs pirogues a purement et simplement disparu, remplacé par la boue, les gravats et les traces creusées par les chenilles des bulldozers. Là où nous jouions enfants, il n’y a plus de plage : il n’y a plus qu’un no man’s land industriel.
À cette destruction visible s’ajoute une pollution insidieuse. Les bateaux de dragage qui s’activent au large rejettent par-dessus bord, au fil de l’eau, des bouteilles en plastique, des sachets et des restes de nourriture, que les courants ramènent sans cesse s’échouer sur ce qui reste du rivage. Nos plages, autrefois si propres que l’on pouvait s’y allonger sans natte, sont aujourd’hui jonchées de ces détritus, vestiges d’un chantier qui traite notre mer comme une poubelle.
Jour comme nuit, les bruits assourdissants de moteurs, de perceuses et de tonnerre de machines couvrent désormais le bruissement des vagues qui rythmaient pourtant la vie des villages depuis toujours. À ce vacarme s’ajoutent des odeurs nauséabondes, portées par le vent depuis le chantier du port de Toubab Dialaw-Ndayane, qui serrent la gorge des pêcheurs et des familles vivant au bord de l’océan. Pour ceux qui, comme nous, ont grandi au rythme du souffle de l’océan, ce bouleversement sensoriel se ressent comme une violence à part entière.
Là où nos pêcheurs lançaient leurs filets selon les rythmes transmis par leurs pères, un chantier a redessiné le littoral au profit d’intérêts qui n’ont cure de nos rivages. Les pêcheries traditionnelles, héritées de génération en génération, sont détruites ou rendues inaccessibles. La pêche artisanale, colonne vertébrale économique et culturelle de nos villages côtiers, se meurt, privée de ses zones de pêche et de l’équilibre écologique qui la faisait vivre.
Et c’est la jeunesse qui paie aujourd’hui le prix le plus lourd de ce saccage. Privés d’avenir sur leur propre terre, nombre de jeunes pêcheurs se tournent vers l’émigration irrégulière, embarquant sur des pirogues de fortune en direction de l’Europe. Ce chemin de désespoir, chacun le sait, charrie son lot de drames et de morts en mer — des vies fauchées par les mêmes eaux qui, hier encore, les faisaient vivre. Combien de jeunes de Dialaw et des villages voisins faudra-t-il encore perdre en mer pour que l’on reconnaisse le lien entre un chantier portuaire et une pirogue qui chavire au large des Canaries ?
« Le sable fin sur lequel nos pères posaient leurs pirogues a purement et simplement disparu. »
Le plus grave reste pourtant invisible à l’œil nu. Aucun dispositif de traitement des déchets toxiques générés par ce chantier n’a, à notre connaissance, été mis en place. Hydrocarbures, boues de dragage, résidus de construction : tout semble converger, sans filtre ni contrôle, vers une mer qui nourrit encore des dizaines de milliers de familles sur ce littoral. Si rien n’est fait, cette contamination silencieuse s’annonce comme le prélude de la plus grande catastrophe écologique du littoral ouest-africain — une catastrophe qu’aucun cordon de chantier, aucun communiqué rassurant, ne pourra alors contenir.
« Cette contamination silencieuse s’annonce comme le prélude de la plus grande catastrophe écologique du littoral ouest-africain. »
Ce qui se joue à Toubab Dialaw-Ndayane dépasse donc la question économique. C’est une rupture spirituelle autant que matérielle : le lien entre l’homme, la mer, les ancêtres et les générations futures se voit brisé par une logique qui ne mesure rien en dehors du profit. Pour nous, êtres de la mer, lorsqu’un projet détruit une pêcherie, souille une plage et empoisonne l’eau, ce n’est pas seulement un gagne-pain qui disparait : c’est une mémoire, un savoir-faire transmis depuis des siècles, une manière d’habiter le monde en harmonie avec ce qui nous entoure. Et quand il pousse la jeunesse vers l’exil et la mort en mer, il met en péril l’avenir même des communautés qu’il prétend parfois « développer ».
Il est temps d’opposer à cette logique du profit sans limites une exigence de justice et de respect. Un monde plus juste ne peut se construire sur la dépossession des communautés qui vivent de la terre et de la mer depuis des générations. Le développement, s’il veut avoir du sens, doit s’opérer avec les populations locales et non contre elles : respecter leurs pratiques, préserver les écosystèmes indispensables à leur survie, traiter les déchets de ce chantier plutôt que de les laisser déverser dans l’océan, et associer pêcheurs, familles et anciens à la décision qui engage leur avenir. Car une terre et une mer privées de leurs enfants ne constituent plus un patrimoine – elles ne sont plus qu’une perte. Et une perte, à la différence d’un héritage, ne se transmet pas : elle se transmet sous forme de douleur, de génération en génération, jusqu’à ce que la mémoire même finisse par disparaître.
Que les promoteurs du Port de Toubab Dialaw-Ndayane comprennent, avant qu’il ne soit trop tard, cette vérité que nos anciens n’ont jamais cessé d’évoquer : la terre et la mer ne s’achètent pas, elles se reçoivent avec confiance et se remettent intactes à ceux qui les suivront.