À travers Selebe Yoon, Ibrahima Kévé Mbaye contemple Dakar comme un regard placé au niveau des gens. Dans les espaces de la galerie, les trajets en taxi, les boutiques, les salons de beauté, les stations de bus et les rues de la Médina se décryptent en éclats de peinture. Pour sa première exposition personnelle, « À l’heure de Dakar », l’artiste saisit les scènes qui attirent son regard et les réinvente ensuite sur la toile.
Il suffit de s’arrêter devant une œuvre pour que la rue refasse surface, avec un taxi qui glisse derrière une vitre, une figure assise à l’arrière d’un véhicule, un passager tourné ailleurs, quelques éléments du décor saisis dans le cadre, et l’impression familière d’une scène croisée au cours d’un trajet, lorsque le regard s’accroche à une personne inconnue avant que les klaxons, les voitures et les autres images de la ville ne reprennent le dessus. À la galerie « Selebe Yoon », où s’est ouverte, du 30 avril au 26 septembre, la première exposition personnelle d’Ibrahima Kévé Mbaye, ces secondes ont gagné une autre durée. Elles ont quitté la rue pour entrer dans la peinture et les scènes captées au hasard des déplacements prennent ici une tournure nouvelle. Le regard peut s’arrêter sur une posture, suivre une silhouette, observer un décor, chercher une histoire dans une attitude et imaginer ce qui traverse l’esprit de celui ou celle qui se tient devant lui. Les toiles donnent la sensation d’une fenêtre ouverte sur le quotidien. Une voiture traverse le cadre, une personne attend, un téléphone occupe une main, une silhouette s’installe dans un espace familier, tandis que la scène conserve l’imperfection inhérente aux moments observés dans la rue, lorsque le spectateur s’immisce au milieu d’une histoire et repart avant sa conclusion.
Ibrahima Kévé Mbaye travaille méticuleusement avec des fragments de vies. Il se déplace, observe, puis photographie. Son téléphone est son premier outil, celui qui lui permet de préserver une expression, une attitude, une lumière et une situation qui retiennent son attention. « J’ai choisi de peindre cela parce que cela me sert de thérapie. J’aime saisir des photographies de situations saisissantes, notamment des expressions très touchantes. Je me suis donc mis à les peindre », explique-t-il. La photographie agit comme mémoire initiale de la scène, tandis que la peinture lui offre une temporalité plus ouverte, où il peut reprendre le cadrage, retravailler les couleurs, ajuster les rapports entre les personnages et le décor, et surtout prolonger l’émotion qui l’avait conduit à sortir son téléphone.
Chez Kévé Mbaye, les personnages s’expriment surtout par leurs attitudes. Un regard fuyant, un corps posé, une tête inclinée vers un écran, une silhouette tournée vers la rue, une personne qui attend dans une boutique, autant de petits signaux qui incitent à imaginer une histoire et instaurent entre le spectateur et la scène une distance silencieuse.
« Anatomie du vide »
Le peintre s’intéresse à l’espace intérieur que les comportements ordinaires laissent entrevoir, à la vie qui se poursuit dans la pensée alors que le corps se trouve immobilisé dans un lieu précis. « Ici, à Dakar, les gens sont là sans vraiment être présents. On a l’impression qu’ils demeurent absents », affirme-t-il. Cette idée éclaire plusieurs tableaux de l’exposition. Les personnages prennent possession de leur cadre tout en affichant une forme d’éloignement intérieur, amplifiée par la présence parfois d’un téléphone, parfois d’une posture, parfois encore par leur placement dans l’espace. L’idée nourrit son travail depuis plusieurs années.
« J’ai choisi de peindre des visages parce qu’on ne sait jamais qui est qui. C’est pourquoi j’ai choisi Dakar, la ville où j’ai grandi. On observe une métamorphose des comportements et même de l’environnement. L’objectif était donc de mettre en relief l’absence qui se dégage des visages que je croise », explique l’artiste. Cette idée renvoie à une question centrale de son travail : comment représenter une ville à travers des personnes dont l’histoire reste inconnue ?
Cette démarche explique l’importance accordée aux figures humaines dans son univers, avec une attention particulière portée à la jeunesse observée dans les transports, les commerces, les lieux de travail et les espaces de sociabilité. Une génération qui circule beaucoup, communique via les écrans et partage les mêmes espaces tout en nourrissant des mondes intérieurs très distincts. Et la Médina occupe une place spéciale dans son regard. C’est le quartier où l’artiste a grandi, celui qu’il connaît par ses rues, ses habitudes, ses commerces et les silhouettes familières, celui aussi qui lui offre une matière quotidienne fertile pour nourrir son travail, car une même rue peut offrir une scène différente selon l’heure, la lumière, les personnes présentes et les activités qui s’y déroulent.
Il y a dans sa peinture une part de mémoire personnelle, mais aussi une attention portée au présent, à ce qui évolue autour de lui et à la métamorphose des comportements qu’il observe, avec l’omniprésence des téléphones, les nouvelles façons de communiquer, les trajets plus rapides et les transformations du paysage urbain. Kévé Mbaye saisit ces signes avec le regard d’un peintre qui possède aussi celui d’un photographe. Son cadrage porte l’empreinte du reportage. Les scènes donnent l’impression d’être capturées en plein déroulement, comme si l’on arrivait au bon moment et repartait quelques secondes plus tard, tandis que la peinture confère à ces instants une durée beaucoup plus étendue.
Le spectateur peut alors revenir sur une composition et repérer un détail qui lui avait échappé, suivre une ligne, observer une attitude, scruter un téléphone, une main, une silhouette, un fragment de décor et comprendre peu à peu que le sujet du tableau réside autant dans ce qui est représenté que dans ce que la scène laisse imaginer. La réalité sert de point de départ à ces images, car la photographie fixe le moment, l’expérience quotidienne nourrit le sujet et la peinture ouvre ensuite un espace différent.
Flashback
La liberté trouve aussi sa source dans l’histoire personnelle de l’artiste. Ibrahima Kévé Mbaye est le fils de Kré Mbaye, peintre de la seconde génération d’artistes sénégalais. Il a grandi au contact de la peinture, dans l’atelier paternel, où il passait de longues heures à observer les techniques, les matières et le travail quotidien d’un artiste. Cette proximité avec l’atelier lui a rapidement donné une familiarité avec les exigences de la création et avec la relation particulière qui se tisse entre un peintre, ses matériaux et ce qui doit apparaître sur une surface. Son parcours personnel s’est ensuite enrichi par la photographie et l’expérimentation. Il travaille notamment avec des matériaux de récupération, dont des vêtements usagés qu’il intègre à certaines œuvres, leur conférant une nouvelle fonction et une nouvelle histoire.
Cette recherche rejoint son intérêt pour les traces laissées par le quotidien, pour les objets qui circulent et pour les réalités sociales entourant les personnages de ses tableaux. Pour une première exposition personnelle, cette approche offre une entrée singulière dans son univers. La peinture transforme ainsi la perception du quotidien. À « Selebe Yoon », la démarche se déploie comme une promenade dans une ville familière, une promenade faite de trajets, d’attentes, de rencontres, de téléphones, de boutiques, de salons et de rues, avec des personnages chacun portant une histoire invisible dont l’artiste choisit quelques fragments. « À l’heure de Dakar » prend son sens comme une heure particulière, celle d’une capitale observée à travers ses habitants et leurs habitudes, une heure photographiée en passant puis élargie sur la toile, une heure durant laquelle une scène ordinaire acquiert une présence nouvelle parce qu’un peintre a pris le temps de la regarder. Cette exposition est aussi celle d’un jeune artiste qui porte une histoire familiale tout en construisant son propre langage, en mêlant photographie, peinture et matériaux de récupération pour évoquer son environnement avec ses propres outils. « À l’heure de Dakar », première exposition personnelle d’Ibrahima Kévé Mbaye, est présentée dans le cadre du programme « Découverte » de « Selebe Yoon ».
Par Amadou KÉBÉ