Pendant longtemps, Mandina Mancagne a été associée au drame de 1997 qui avait coûté la vie à plus de vingt soldats lors d’un affrontement brutal avec des éléments du Mfdc. Aujourd’hui, ce village, niché derrière les rizières de Kandialang, dans la commune de Niaguis, dévoile un visage bien différent. Caché derrière les herbes hautes et les traces du conflit, Mandina raconte aujourd’hui l’histoire d’un peuple profondément attaché à ses racines.
La route menant à Mandina Mancagne semble suspendre le temps. Après les rizières de Kandialang, les vergers d’anacardiers et le chemin latéritique usé par les flux et reflux des camions qui extraient le sable de la zone, apparaît enfin ce vaste village de la commune de Niaguis. Nous y sommes arrivés le mercredi 13 mai 2026.
Ici, la Casamance respire avec intensité l’héritage d’un peuple uni. Entre les concessions familiales, les manguiers centenaires et les voix d’enfants qui résonnent près de l’école élémentaire adjacente à l’église Saint-Paul, Mandina Mancagne porte les traces d’une histoire ancienne que les habitants transmettent encore avec fierté.
À première vue, rien ne laisse supposer que cette bourgade paisible fut autrefois liée à l’un des épisodes les plus tragiques du conflit casamançais. En 1997, la disparition de plus de 20 soldats avait brutalement projeté Mandina Mancagne sous les projecteurs de l’actualité nationale.
Depuis lors, le village a pansé ses blessures. Le calme est revenu. La vie aussi. Aujourd’hui, la localité est surtout présentée par ses habitants comme un bastion historique du peuple mancagne dans le sud du Sénégal.
Un grand village ouvert au brassage culturel
Trouvé au sein d’une concession de Mandina Centre, au milieu des habitants, Dominique Mancabou, conseiller du chef du village, replonge dans les souvenirs transmis par les anciens.
« Je suis né ici et j’ai grandi à Mandina Mancagne. Ce village figure parmi les localités les plus anciennes de la communauté mancagne dans la région. Beaucoup de familles qui ont quitté ici pour créer d’autres villages ou s’établir dans plusieurs quartiers de Ziguinchor proviennent d’ici », explique-t-il avec passion. Dans son récit, Mandina apparaît comme une terre-mère. Une localité d’origine dont les ressortissants ont essaimé dans toute la région de Ziguinchor.
« Quand on regarde des localités comme Niaguis, Tilène, Niafoulène, Santhiaba ou Boucotte, on y constate une forte présence mancagne. Beaucoup de ces familles ont des racines à Mandina. Des générations entières sont parties d’ici pour peupler d’autres zones de la région », raconte Dominique Mancabou. L’histoire du village remonterait aux années 1800. Bien avant les frontières modernes et les routes asphaltées, les premiers habitants seraient venus de Guinée-Bissau.
« Selon les récits transmis par nos ancêtres, nos grands-parents quittaient la Guinée-Bissau avec de la gomme arabique qu’ils échangeaient avec les Portugais au port de Ziguinchor. À leur arrivée, ils se seraient d’abord installés à Escale où vivaient déjà des Baïnounks. À cette époque, ils habitaient dans des baraques avant de venir finalement s’établir à Mandina Mancagne », relate-t-il.
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Dans les ruelles sablonneuses du village, les traces de cette longue histoire se mêlent au quotidien des habitants. Mandina Mancagne n’est plus un simple hameau perdu dans les profondeurs de la Casamance. Le village s’est agrandi au fil des décennies au point de devenir l’un des plus importants de la commune de Niaguis.
« Aujourd’hui, il compte plusieurs quartiers. Il y a Mandina Centre, Kantène, qui signifie l’endroit des fromagers, Mpontou, Maroc, Kaguil où vit principalement la communauté diola, Mandina Thierno, qui accueille de nombreuses familles musulmanes, sans oublier Las Palmas, un nouveau quartier très peuplé où s’installent généralement les nouveaux habitants venus de Ziguinchor », détaille Dominique Mancabou.
Au fil des années, le village s’est mué en un espace de brassage communautaire où coexistent différentes sensibilités culturelles et religieuses.
Une cohabitation harmonieuse
Chrétiens, musulmans et adeptes des traditions ancestrales partagent les mêmes espaces de vie dans une harmonie relative. Le village dispose aujourd’hui d’électricité, d’eau courante, d’une école élémentaire et d’une église.
Mais derrière cette stabilité apparente se cachent encore de nombreuses difficultés. En saison des pluies, la piste qui relie Mandina Mancagne à Ziguinchor devient presque impraticable. Les véhicules s’embourbent facilement sur cette route dégradée et isolent parfois le village.
« Nous avons certes quelques infrastructures de base, mais les difficultés demeurent considérables. La route est en très mauvais état et, pendant l’hivernage, l’accès au village devient extrêmement complexe. Nous n’avons toujours pas de poste de santé et certains quartiers n’ont ni eau ni électricité », regrette le conseiller du chef de village.
Malgré ces contraintes, Mandina Mancagne dégage une étonnante sérénité. Les habitants évoquent avec insistance la paix retrouvée, la cohésion sociale et l’attachement au terroir. Avant le coucher du soleil, lorsque les rizières de Kandialang s’illuminent d’un doré et que le vent caresse les grands arbres de Kantène, Mandina Mancagne révèle toute sa beauté discrète. Celle d’un village ancien qui refuse d’être réduit à une tragédie, mais aussi celle d’un bastion mancagne qui persévère, contre vents et marées, à préserver son identité, sa mémoire et son âme.