Samba Ndoye se remémore ensuite ceux qui ont nourri ses premières ambitions. « J’ai nagé avec Bayad Badiane, qui était un excellent spécialiste du 100 mètres crawl, mais aussi avec Tandakha Ndiaye, Ousseynou Sylla et Mapathé Sylla. Mes premières grandes références étaient les nageurs goréens. Quand j’étais jeune, à partir des années 2000, je regardais également Jean Diop et Barthélémy Sagna nager. »
À chaque fois, il se disait qu’il voulait les imiter. Il observait tout particulièrement Jean Diop, fasciné par ses battements en huit. Cette image l’a profondément marqué et l’a véritablement introduit dans l’univers de la natation. À cette époque, Jean Diop et Barthélémy Sagna représentaient pour lui des modèles, même si Malick Fall avait aussi laissé une empreinte importante.
« Pour Hachim Badji et Mouhamed Diop, la référence était plutôt le champion du Sénégal Malick Fall. » Il y a aussi un autre modèle que nous avons beaucoup suivi : Malick Fall. C’était un nageur plus âgé que nous, qui avait déjà fait carrière. Je me souviens de certaines périodes où, lorsque nous nagions, nous sentions parfois que la motivation n’était pas vraiment au rendez-vous. Et lui, malgré son parcours et son expérience, revenait nager avec nous. Sa présence nous encourageait beaucoup et nous redonnait parfois la motivation nécessaire pour continuer », confie Hachim Badji. Pour Mouhamed Diop, Malick Fall était celui qui tirait les autres vers le haut. « Mes références ont été Sidate, comme coach et entraîneur, puis Malick Fall. J’ai même eu la chance de voir Sidate nager. Après l’arrêt de Malick Fall, j’ai passé plus de dix ans en équipe nationale sans vraiment progresser.
En réalité, c’était lui qui me tirait vers le haut », témoigne-t-il. Il se souvient notamment que Malick Fall, alors âgé d’une trentaine d’années, était revenu nager avec eux pour les encourager. « Il nous donnait souvent un coup de pouce en nous rappelant que nous étions jeunes, talentueux et que nous avions des opportunités qu’il n’avait pas eues. À sa génération, les entraînements, les voyages et l’accès aux nouvelles techniques étaient limités. Malgré sa retraite, il revenait régulièrement nager avec nous, parfois même en compétition et en équipe nationale, pour nous encourager. »
Les modèles Au-delà du sport, Malick Fall représentait aussi un modèle moral. « Il nous a servi de modèle moral. On le voyait comme un exemple parce qu’on le respectait beaucoup. Il nous disait les choses clairement, même dans notre vie personnelle », confie Mouhamed Diop. Hachim Badji complète : « C’était un modèle moral, mais aussi un exemple que nous avons suivi dans l’eau. Il nous a vraiment appris à nous battre dans l’eau. » Au fil des années et des éditions, les anecdotes n’ont pas manqué. Aujourd’hui âgé de 60 ans, Hachim Badji garde notamment en mémoire sa première traversée, avant de poursuivre sa carrière au Canada, à l’Université de Montréal.
À l’époque, il s’entraîne deux fois par jour, à raison de deux heures et demie le matin et autant le soir. Il arrive à Dakar en pleine forme pour prendre le départ de la première édition. Mais, sur le parcours, une rencontre inattendue vient perturber sa course. « Quand j’ai rencontré cette méduse-là, je me suis arrêté. Là, ça m’a fait peur », raconte-t-il. Le nageur ralentit et reste un moment avec les autres concurrents avant de reprendre son effort. « C’est pour ça que j’ai pu nager en papillon à l’arrivée. Je n’étais pas fatigué. J’avais été obligé de m’arrêter à cause de ça », se remémore-t-il.
L’année suivante, Hachim Badji retrouve Mouhamed Diop sur la ligne de départ. Le premier vient du Canada, tandis que le second, spécialiste du sprint, s’est lancé dans la longue distance. La course se joue à peu de chose. « Je me suis fait battre à la main lors de la deuxième édition », se souvient Hachim Badji. Mouhamed Diop, amusé, le reprend aussitôt : « Est-ce que c’était la main ? Est-ce que ce n’était pas le doigt ? » Le verdict avait tardé à tomber. Les deux nageurs, épuisés, étaient restés enlacés dans l’attente de la décision. « Karim Thioune était là. Il a réfléchi pendant longtemps. Et nous, on était là, assis tous les deux, à attendre le verdict. » Fair-play, Hachim Badji reconnaît la performance de son adversaire : « Mouhamed, il est fort. La raison pour laquelle il a tenu, c’était sa force mentale. »
Pour Mouhamed Diop, cette victoire de 1986 reste associée à une douleur qu’il n’a jamais oubliée. « De toute ma vie, de toute ma carrière, je n’ai jamais connu une course, une souffrance, une douleur comme celle du Dakar-Gorée 1986. » Il se souvient avoir eu du mal à marcher pendant près d’une semaine après l’épreuve. La course lui a laissé une fatigue qu’il n’avait jamais connue, même lors des compétitions internationales auxquelles il avait participé. Mouhamed Diop commence à nager en bassin à l’âge de 6 ans. À 15 ans, il intègre l’équipe nationale. Il participe ensuite aux Jeux africains et aux championnats d’Afrique avant de prendre la tête de la Fédération sénégalaise de natation. Depuis environ un an, il préside la Confédération africaine de natation. Au fil des années, il a également contribué à faire changer d’échelle la traversée Dakar-Gorée. En 2001, alors qu’il dirigeait la fédération, il participe à l’élargissement de la participation.
D’une compétition qui réunissait environ 80 nageurs, l’épreuve passe à plus de 600 participants. Le rendez-vous devient progressivement une manifestation populaire, ouverte aussi bien aux amateurs qu’aux nageurs confirmés. Après toutes ces années, Mouhamed Diop souhaite voir la traversée Dakar-Gorée franchir une nouvelle étape, avec son intégration au circuit d’Africa Aquatics ou de World Aquatics et l’organisation, aux côtés de l’épreuve populaire, d’une compétition d’élite en relais. « Je souhaite que Dakar-Gorée soit un endroit de fraternité, un endroit où tout le monde peut se dire qu’il a sa place », dit-il.
Hachim Badji, lui, tient à préserver l’esprit de fair-play des premières éditions, lorsque les nageurs se retrouvaient dans l’eau pour se mesurer les uns aux autres sans jamais perdre leur amitié. Samba Ndoye, qui a pris part à 35 éditions, continue, pour sa part, de s’entraîner. « Jusqu’à maintenant, je vais continuer à m’entraîner et je donne rendez-vous à la prochaine traversée », lance-t-il en riant. Près de quarante ans après leurs premières victoires, les trois anciens nageurs gardent intact le même attachement à cette traversée qui les a réunis. Dans leurs souvenirs, Dakar-Gorée reste plus qu’une course : une histoire d’amitié, de dépassement de soi et de transmission entre générations.