Nous n’avons pas d’insuffisance informationnelle : l’information est aussi abondante qu’elle ne l’a jamais été. Cependant, partout sur la planète, les individus peinent à répondre aux questions les plus élémentaires : qu’est-ce qui s’est réellement passé ? qui a décidé quoi ? est-ce que c’est vrai ?
C’est le paradoxe de notre époque. Les sociétés les plus connectées de l’histoire demeurent les plus vulnérables face à la confusion, à la manipulation et à la méfiance. L’information circule plus rapidement que la responsabilité qui devrait l’accompagner. Les algorithmes privilégient le sensationnel à l’exactitude. L’intelligence artificielle peut générer à grande échelle des mensonges qui paraissent crédibles. Dans un tel cadre, le droit de savoir n’est pas seulement une question de transparence : il constitue le socle même de la liberté.
Sans une compréhension précise de ce qui se passe et des actions menées en votre nom, l’épaisseur du mensonge s’alourdit et des acteurs mal intentionnés peuvent tromper sans que personne ne réagisse. La société devient particulièrement vulnérable lorsque l’accès à l’information est bloqué. Access Now et la coalition #KeepItOn ont recensé 313 coupures d’Internet dans 52 pays en 2025, un record historique. Ces interruptions freinent le journalisme, musellent des communautés et privent chacun d’informations potentiellement vitales.
Les lois protégeant l’accès à l’information jouent un rôle clé dans l’intégrité du flux informationnel, et le dernier rapport de suivi de l’UNESCO témoigne d’un progrès tangible. Son enquête de 2025 révèle que 141 pays disposent de garanties juridiques en matière d’accès à l’information. Toutefois, l’adoption ne garantit pas la mise en œuvre; de nombreuses nations font face à des lacunes pratiques en matière de contrôle, de recours, d’application, de conservation et de gestion des données. Parmi les pays examinés, 51 n’ont pas été en mesure de fournir des données sur la conservation des données, même s’ils affirment disposer de systèmes ou de procédures en place.
Les commissaires à l’information et autres organismes de contrôle transforment les dispositions légales en droits exécutoires. Pourtant, nombre d’entre eux souffrent de mandats insuffisants, de nominations tardives, de coupes budgétaires, d’ingérences politiques, de limitations de leurs pouvoirs et de pressions sur leur indépendance. Pour que l’accès à l’information soit véritablement efficace, ces institutions doivent être protégées par la loi, disposer de pouvoirs et de ressources adéquats et être à l’abri de toute influence indue.
Cette faiblesse a été confirmée par une évaluation conduite en 2025 sur les lois d’accès à l’information, réalisée conjointement par l’UNESCO et le Centre pour le droit et la démocratie. Sur 146 demandes identiques déposées dans 76 pays, 38 % n’ont reçu aucune réponse substantielle, seulement 42 % ont abouti à une divulgation complète et le délai moyen de réponse s’élevait à 22 jours. Un exercice équivalent est prévu cette année pour mesurer les éventuelles évolutions.
L’accès à l’information doit évoluer, mais les exemples de lacunes persistent, même dans des pays dotés de législations bien intentionnées.
Dans ce vide informationnel, un journalisme courageux et indépendant devient indispensable. Le journalisme rend l’information accessible et compréhensible pour le grand public. Il mène des enquêtes, interroge, vérifie et contextualise les faits, tout en luttant contre la désinformation. Il pose les questions que certains préfèrent éviter et donne aux citoyens les moyens de participer pleinement à la vie publique.
Les dommages causés par la désinformation sont réels. Selon l’UNESCO, les épisodes de désinformation peuvent entraîner chaque année des coûts économiques et sociaux estimés entre 350 et 510 milliards de dollars, en raison notamment du affaiblissement des réponses en matière de santé publique, de la distorsion des élections, des retards dans l’action climatique, des pertes financières, des atteintes à la réputation et d’une érosion de la confiance dans les institutions. La désinformation n’est donc pas qu’un simple problème de communication : elle représente un risque pour la gouvernance, un fardeau économique et une menace directe pour la capacité des citoyens à prendre des décisions éclairées.
Les organismes de service public audiovisuel et les médias indépendants jouent un rôle essentiel pour contrer ce phénomène. Leur mission n’est pas d’éroder la rigueur au profit de l’audience, mais d’informer et de servir l’ensemble des publics. Or, ils doivent faire face à la fragmentation de l’audience, à la perte de confiance, aux ingérences politiques, aux contraintes budgétaires, à la dépendance envers les plateformes et à la prolifération de contenus faux, synthétiques et manipulés. La lutte pour un journalisme de qualité n’est pas une question sectorielle mais un enjeu démocratique.
La réponse passe inévitablement par un investissement renouvelé dans le journalisme d’intérêt public, l’indépendance éditoriale, la vérification des faits et des sources ouvertes, l’éducation aux médias et à l’information, ainsi que par une collaboration transfrontalière. Comme les fausses informations voyagent sans frontières, les acteurs d’un journalisme de confiance doivent coopérer au niveau international. Le paysage informationnel serait plus pauvre et bien plus vulnérable sans les médias de service public, mais ceux-ci ne peuvent pas tout défendre seuls.
À l’occasion de la Journée mondiale de l’information et de la Journée internationale de l’accès universel à l’information, le défi est concret et l’on appelle l’ensemble des acteurs du secteur à agir avec davantage de rigueur :
• Les gouvernements doivent appliquer les lois relatives à l’accès à l’information et garantir un contrôle indépendant.
• Les plateformes et les entreprises technologiques doivent assumer l’entière responsabilité des espaces informationnels qu’elles créent, en parfaite conformité avec les principes internationaux.
• Les médias, quelle que soit leur orientation, devraient toujours privilégier la rigueur et la précision à la seule diffusion.
Une information libre et fiable est un bien commun. Toutefois, elle repose sur des autorités qui défendent l’accès à l’information, sur des journalistes qui recherchent la vérité avant tout et sur le droit des citoyens à connaître les faits. Les bénéfices de l’intégrité existent, et ils profitent surtout à ceux qui y contribuent.