Au Sénégal, l’aspiration à devenir footballeur professionnel circule partout : dans les quartiers, sur les terrains en friche, et au sein même des académies. Mais entre l’espoir d’un départ vers l’Europe et la réalité du chemin à parcourir, le gouffre demeure immense et trop de jeunes se perdent en route. C’est dans cet entre-deux que Way Point Football entend intervenir. Il s’agit d’un dispositif d’accompagnement élaboré conjointement par le Sénégal et l’Espagne, destiné à offrir aux jeunes âgés de 13 à 22 ans un cadre clair, une méthode et un véritable parcours.
À Dakar, entre deux sessions d’encadrement, Habib Ladiane parle sans détour. Ce jeune footballeur, qui a choisi d’investir dans la formation, va à contre-courant d’un milieu où la promesse d’un départ brille trop souvent comme une vitrine. Le scénario est connu : un jeune est repéré, on lui promet l’Europe, on évoque de grands clubs et un contrat pro. Il part, puis plus rien.
Entre le repérage et le statut de pro, il existe une distance considérable. Un univers de démarches, d’adaptation, de concurrence et de solitude. C’est là que bon nombre se trouvent piégés. « J’ai été témoin de trop de talents qui se perdent sous l’emprise de promesses non tenues. On leur dit : “Tu vas signer en Europe”, puis on les laisse tomber à leur arrivée. Conçu pour accompagner les jeunes footballeurs, Way Point Football est né pour rompre avec ces difficultés. « Nous ne sommes pas là pour vendre du rêve, mais pour tracer un chemin », affirme-t-il. L’essence de l’approche se résume en une phrase : préserver le rêve tout en le ramenant sur les rails. Il rappelle aussi que peu importe le billet d’avion, il ne vaut pas un contrat, et qu’une invitation à un essai ne garantit pas une signature. L’arrivée en Europe ne transforme pas automatiquement un talent en pro, et le rêve débute souvent là où s’arrête l’aéroport.
Ne pas laisser les jeunes seuls face au rêve
C’est précisément pour éviter ce décrochage brutal que Way Point Football veut intervenir aux deux extrémités du parcours. Au Sénégal, la structure repère, encadre, forme et oriente les jeunes espoirs, avec un suivi rigoureux et professionnel. En Espagne, elle prend le relais auprès de ceux qui sont déjà arrivés, mais se retrouvent sans club, sans réseau, parfois sans cadre de vie véritable. « Un jeune qui arrive en Espagne et ne trouve pas de club en trois mois est perdu. Il devient vulnérable. Notre travail consiste à l’intégrer rapidement, à lui trouver un club dans sa catégorie, quelle que soit la division, et à lui offrir un cadre professionnel et humain pour qu’il puisse progresser », fait-il savoir. Une façon de rappeler une évidence que l’euphorie du départ fait parfois oublier : avant d’être une future star, un jeune footballeur reste d’abord un adolescent ou un jeune adulte qui a besoin d’un toit, de repères et d’un accompagnement.
Way Point Football ne compte d’ailleurs pas limiter son action aux seuls joueurs. « Nous accompagnons aussi les entraîneurs sénégalais installés en Espagne qui cherchent à se structurer, à trouver des clubs où exercer et à faire valoir leurs compétences », précise Ladiane. L’idée est de bâtir un véritable environnement autour du talent, plutôt que de tout miser sur le talent brut.
Le football comme première porte
Réduire Way Point Football à une simple agence de placement de joueurs serait toutefois passer à côté de l’ambition de son promoteur. Pour Ladiane, le football n’est pas une fin en soi. C’est une clé qui ouvre d’autres portes, bien plus larges. « Le football, c’est notre point de départ, pas notre point d’arrivée. Nous voulons utiliser le sport comme levier pour créer un pont réel entre les villes. Faire collaborer une mairie sénégalaise avec une députation provinciale espagnole, connecter les chambres de commerce, parler de tourisme, de marketing territorial, d’échanges institutionnels », explique-t-il. Puis cette phrase, qui résume à elle seule sa vision : « Le ballon ouvre des portes que la politique seule n’ouvre pas ». Des pelouses aux collectivités, des académies aux chambres de commerce, le projet entend élargir le terrain de jeu. Le jeune footballeur n’est plus seulement un sportif en devenir, mais aussi un trait d’union possible entre deux territoires, deux cultures, deux économies.
« Dakar 2026 », le rêve change d’échelle
Cette ambition prend une résonance particulière à l’approche des Jeux olympiques de la jeunesse (Joj) « Dakar 2026 ». Pour Ladiane, cet évènement ne saurait se résumer au seul volet sportif. « Dakar 2026, ce n’est pas seulement des Jeux. C’est la première fois que le drapeau olympique flottera sur le continent africain. C’est une immense fierté pour tout le Sénégal. Positionnés entre l’Espagne et le Sénégal, nous voulons être un relais de cette dynamique, porter le message de la jeunesse sénégalaise à l’extérieur, montrer que le Sénégal est prêt et que sa jeunesse est prête. »
Le symbole est fort. Dans un pays où tant de jeunes rêvent de franchir les frontières grâce au football, il s’agit aussi de montrer que le Sénégal peut, lui-même, devenir un point de convergence mondial.

Pas de course au nombre
Combien de jeunes Way Point Football compte-t-elle accompagner ? Ladiane refuse toute surenchère. « Je ne dirai pas que nous accompagnerons cent ou deux cents joueurs. L’objectif est d’accueillir le maximum de talents selon les opportunités, mais avec une condition non négociable : assurer un suivi qualitatif et personnalisé pour chacun », affirme-t-il. « Je préfère accompagner correctement dix joueurs que cent dans le désordre. Chaque jeune qui nous fait confiance porte l’espoir de toute une famille. Nous n’avons pas le droit de jouer avec ça », ajoute-t-il. Car dans un univers où le rêve va souvent plus vite que le chemin qui y mène, le véritable défi n’est peut-être pas de promettre l’Europe à cent jeunes, mais de ne pas abandonner les dix qui auront déjà franchi la porte.
Entre Dakar et l’Espagne, Habib Babacar Ladiane ne veut pas seulement ouvrir un passage vers l’Europe. Il veut bâtir un pont pour les joueurs, mais aussi pour les entraîneurs, les villes, les entreprises et les territoires. Le rêve est toujours là, intact. La différence, c’est qu’il a désormais un itinéraire. Le pont est lancé, reste à prouver qu’il tiendra.