Pendant la nuit du 26 au 27 septembre 2002, le navire Le Joola s’est couché dans les eaux au large de la Gambie, emportant des centaines de vies. À l’issue du drame, Le Soleil relatait la stupeur, la douleur et les premières opérations de secours, tout en ouvrant dès lors le débat sur les responsabilités. Vingt-quatre ans plus tard, les archives du journal font ressurgir les heures sombres d’une tragédie qui a frappé tout le pays.
Maître Abdoulaye Wade, connu pour son énergie et son aisance devant les micros, apparaît sur une photo la tête légèrement inclinée, le regard perdu, en quête d’un mot à prononcer. Sur une autre image, son Premier ministre de l’époque, Mame Madior Boye, prend la parole, l’expression grave. Puis viennent d’autres clichés, montrant des anonymes qui, à leur manière, reflètent les visages de Wade et de Boye. Encore une image : une femme en pleurs, soutenue par une autre. Puis une autre photo montre une dame dont les larmes sont recueillies par les mains d’une autre. Telles sont, superposées les unes aux autres, les images qui accompagnent Le Soleil des samedi 28 et dimanche 29 septembre 2002 pour illustrer la tragédie nationale. Le navire « Le Joola » a sombré. Quand ? Dans la nuit du 26 au 27. Où ? Au large de la Gambie. Comment ? « Suite à une tempête ». Pour quel bilan ? Selon le bilan « encore provisoire, communiqué par la Première ministre, Mme Mame Madior Boye, lors de sa visite au Port autonome de Dakar, il y aurait 41 décès et 32 rescapés sur les 796 passagers à bord du bateau ». C’est par ces éléments et l’article de Kankoué Nouwodjro que Le Soleil ouvrait la série d’articles consacrés au naufrage du Joola.
« Un lourd silence »
À Zinguinchor, on attendait jeudi l’arrivée des voyageurs; le vendredi, la panique s’empare des esprits. Et ce vendredi sera qualifié de « noir », selon les mots de Babacar Bachir Sané. Vers dix heures, l’ombre de la nouvelle assombrit le soleil de Ziguinchor. L’information centrale est là, mais les versions divergent, et les habitants veulent en avoir le cœur net. « C’est dans une telle atmosphère que l’embarcadère et la capitainerie du port de Ziguinchor ont été envahis par les curieux et les proches des passagers du « Joola », qui avait quitté la veille à 13 heures la ville pour sa troisième rotation Dakar-Ziguinchor, en service depuis le dix septembre », écrivait alors M. Sané, dont le titre évoquait « fatale » associée à « rotation ». Un « vendredi noir à l’embarcadère de Ziguinchor », disait Sané. « Une journée de désolation à Dakar », renchérissait Ibrahima Ndiaye. Et, comme reliés par le même sentiment, les Dakarois se mirent à agir comme ceux de la capitale du Sud. Le 27 septembre 2002, « dès l’annonce de la nouvelle, le marché du port a été pris d’assaut par des milliers de personnes venues de tous les horizons de la ville capitale », notait Ndiaye, qui consignait dans Le Soleil « la désolation et la consternation » des uns et des autres. Ces constats n’étaient pas que des mots : ils furent photographiés et publiés sur une page entière du journal. On voyait les foules, et des visages bien distincts, comme celui de Landing Savané. Et peut-être les flots avaient-ils donné un avertissement. Et peut-être un signe avait-il été perçu. « Mauvais présage ou simple hasard » ? On ne saura jamais. On sait seulement ceci : « La mer a emporté une personne au port de Ziguinchor, au moment où le transbordeur Le Joola procédait à l’embarquement des passagers pour sa dernière rotation Dakar-Ziguinchor-Dakar ». Mais, Babacar Bachir Sané, qui avait relaté ce fait ensuite dans son papier, suggérait peut-être un symbole des eaux. Le fait, repris plus tard par Dread Maxim, reste que « la faucheuse, une fois de plus, a frappé fort », et que les autres « sont partis avec les vagues ». La nouvelle avait donc de quoi ralentir l’élan de Maître Wade. Elle imposait aussi « un lourd silence » lorsque Mame Madior Boye, le général Mamadou Niang (ministre de l’Intérieur) et Youba Sambou (ministre des Forces armées) recevaient le président Wade à son retour d’un voyage. Son « nous allons faire toute la lumière » fut relaté par Mbaye Sarr Diakhaté pour Le Soleil. Sans doute, le ciel avait aussi recueilli des volées de prières pour le repos de ceux « partis avec les vagues ». Le Sénégal priait : « un deuil national de trois jours décrété », écrivait Diakhaté dans un encadré. Revenant sur les propos du Premier ministre, il fut dit que « les pluies et le vent se sont conjugués ; c’est un phénomène naturel à la suite d’une tempête qui a entraîné le chavirage du bateau ». Mais l’auteur nota aussi ceci : « À l’arrêt depuis août 2001 en raison d’une panne d’un des moteurs, le navire avait repris ses rotations le 10 septembre dernier ». Pluies et vents… toutefois, « la faute n’est-elle pas uniquement à l’orage ? », s’interrogeait Malick M. Diaw. Son texte est ponctué de questions, mais il affirme néanmoins ceci : ce Joola « n’avait pas sa place en mer, et encore moins avec près de 800 hommes, femmes et enfants à bord ».
Incidents quasi récurrents
Car, avance M. Diaw, « c’est un secret de polichinelle que l’état du bâtiment s’était dégradé au fil des années, entaché d’incidents quasi récurrents qui avaient conduit à son immobilisation pendant près d’un an ». Rappel : « La mer a emporté une personne au port de Zinguinchor, au moment où le transbordeur Le Joola procédait à l’embarquement des passagers pour sa dernière rotation Dakar-Ziguinchor-Dakar ». Cela peut tout aussi bien être perçu comme un avertissement ? Qui sait, Sané ! Mais ce que l’on sait, et que le papier d Aliou Ba releva clairement, c’est que « l’avarie ayant coûté la vie à des centaines de Sénégalais n’est pas la première que le bateau a connue depuis sa mise en service. Il y a un peu plus d’un an, le navire avait disparu en pleine mer, avant d’apparaître au large de Ziguinchor après des heures d’angoisse ». Mais ce qui est arrivé est arrivé. Après le mal, il fallait agir. Le stagiaire Joseph Sène annonçait que le ministre de l’Intérieur avait déclenché le Plan national d’organisation des secours (Orsec). L’état-major général de l’Armée déclencha quant à lui l’alerte SAR (Secours, Assistance et Recherche). Une cellule de crise fut établie et placée sous l’autorité de Mame Madior Boye. On y retrouva les ministres des Armées, de la Justice, de l’Intérieur, du Développement social et de la Solidarité nationale, ainsi que ceux des Mines, de l’Energie et de l’Hydraulique, celui de la Santé et de l’Action publique, entre autres. Dans une synthèse de D. Sarr Niang, on apprend en outre qu’« un dispositif d’accueil et de secours a été mis en place ». Et que « tous les hôpitaux de Dakar et l’hôpital de Kaolack ont été réquisitionnés », tandis que « les moyens médicaux militaires et les personnels et matériels nécessaires ont été mis à la disposition des autorités militaires et civiles responsables de l’organisation des secours ». Pluies et vents ? État délabré d’un bâtiment ? Une constante : les autres « sont partis avec les vagues » et, de toutes parts, les journalistes du Soleil recueillaient les maux des populations. « La consternation dans le Fouladou » se lisait dans les lignes de Moussa Sadio. À travers celles de Mamadou Cissé, c’était la « tristesse à Louga ». Dans ce contexte, Podor dut annuler ses journées culturelles, comme le rapporte Ibrahima Khaliloulah Ndiaye.