À Joal, dans le quartier ancestral de Ndoubab, le temps paraît suspendu entre mémoire collective, croyances et réalité du quotidien. Derrière l’ancien cimetière catholique, la mangrove et le bras de mer abritent un lieu sacré lié à Mama Nguedj, figure tutélaire de la tradition sérère. De génération en génération, les récits, les rites et les témoignages nourrissent la mémoire de ce génie que certains habitants considèrent comme le protecteur de Joal et de son territoire.
Ce matin-là, en ce début du 19 août, Ndoubab, le quartier traditionnel de Joal, s’éveille dans une atmosphère à la fois paisible et dynamique. Sous l’étendue ombragée des arbres millénaires, la lumière du jour se fait douce et projette sur le sol des ombres qui ondulent. Les troncs imposants, certains blanchis ou repeints en vert à leur base, confèrent au lieu une présence quasi monumentale. Ici, la nature et l’histoire semblent intimement mêlées. Autour du vieux puits, le rythme de la vie quotidienne reprend lentement son cours. Des habitants se croisent, discutent, se déplacent, tandis que les traces des activités du quartier subsistent: charrettes, bassines, tables, animaux et petits espaces de repos qui servent aussi de lieux de divertissements pour les enfants. Le puits, réhabilité aujourd’hui, demeure un élément central de cette mémoire collective.
Ndoubab, entre histoire et mémoire
« Il aurait été réhabilité par les Français en 1817 », affirme François Ndiana Faye, délégué du quartier de Ndoubab, attestant de l’ancienneté de l’aménagement de cet espace. Selon lui, le nom du quartier proviendrait du mot « Toubab », terme désignant une personne blanche et faisant référence aux Européens. Pour Babacar Diouf, conseiller municipal et président de la Commission culture de la commune Joal-Fadiouth, Ndoubab n’est pas qu’un simple quartier résidentiel; autrefois, il constituait un important pôle commercial de Joal, un lieu où convergaient les produits et les échanges. « Avant l’arrivée des Français, la zone avait déjà été occupée et fréquentée par les Portugais, qui participèrent aux premiers réseaux commerciaux de la côte. Au fil du temps, le quartier s’est ainsi construit autour des rencontres, du commerce et de la circulation des hommes et des marchandises », explique-t-il. Aujourd’hui, Ndoubab accueille le plus grand cimetière catholique de Joal. À proximité du bras de mer, ce lieu de repos éternel est étroitement lié à la mémoire de Mama Nguedj, le génie protecteur de la localité. Dans la tradition sérère, cette figure occupe une place particulière dans l’imaginaire collectif. Elle est associée à la protection du terroir, des eaux et des communautés qui vivent sur cette terre côtière. À mesure que l’on s’éloigne du cœur du quartier, le paysage se transforme. Les tombes du cimetière côtoient les grands arbres, tandis que la mangrove s’étend vers le bras de mer. Dans cet espace où la terre et l’eau se rencontrent, les récits autour de Mama Nguedj prennent une dimension singulière. À Joal, le nom de Mama Nguedj est étroitement lié à l’eau. Dans la croyance collective, cette divinité aurait repoussé les envahisseurs qui souhaitaient s’emparer de la localité. Depuis des siècles, ce génie protecteur est ainsi présenté comme le gardien de la lagune, de la mangrove et du bras de mer, mais aussi des communautés côtières de Joal-Fadiouth. Cette croyance demeure profondément ancrée chez une partie de la communauté sérère. Parfois, Mbaye Demba Diop, connu sous le nom de Nguéss, vient chercher refuge au bord de la mangrove, derrière le cimetière de Ndoubab, là où s’érige l’un des sanctuaires associés à Mama Nguedj. « À chaque fois que je me présente devant la mangrove, je jette quelques pièces dans l’eau en signe d’offrande. C’est ma façon de formuler des vœux et d’obtenir la protection de Mama Nguedj », confie-t-il. Dans la cosmogonie sérère, le monde marin et terrestre est peuplé d’esprits protecteurs appelés « Pangol ». Ces figures occupent une place importante dans les représentations traditionnelles et dans la relation que certaines communautés entretiennent avec leur environnement. Selon François Ndiana Faye, Mama Nguedj peut apparaître sous diverses formes, notamment comme un cheval ou comme un être humain. Le délégué de quartier raconte une expérience personnelle qui, selon lui, a marqué sa jeunesse.
Dans les eaux de Mama Nguedj
« J’ai personnellement vécu cette expérience lorsque j’étais jeune. En rentrant à la maison, un jour, vers 3 heures du matin, j’ai entendu courir un cheval et j’ai fini par le voir face à face. Il a tenté de me perturber, mais je suis resté calme. Après son départ, ma mère m’a ouvert la porte et m’a mis en garde contre les veillées nocturnes. Elle m’a expliqué que ce cheval était Mama Nguedj et qu’elle aussi avait entendu ces bruits. C’est à partir de ce moment-là que j’ai pris la décision d’abandonner les veillées nocturnes », raconte-t-il. Pour François Ndiana Faye, cette histoire illustre la place particulière des génies protecteurs dans la mémoire de Joal. Il mentionne notamment Mama Nguedj, Kouta et Fassanda, trois figures que la tradition locale attribue à un rôle protecteur. « La spécificité de Joal, c’est qu’elle n’a jamais eu besoin d’un roi. La localité était suffisamment protégée par trois génies: Mama Nguedj, Kouta et Fassanda. Ils se métamorphosaient même en abeilles pour chasser les éventuels intrus du village. C’est ce qui, selon la tradition, a empêché tout roi de venir imposer sa domination ou de conquérir ces terres », explique-t-il. À Joal, la famille Sidy est dépositaire du rituel lié à Mama Nguedj. Elle transmet cette tradition sur plusieurs générations. L’invocation du génie protecteur s’inscrit dans un ensemble de pratiques rituelles que, selon les gardiens, seuls certains membres de la famille connaissent. Adama Sidy est aujourd’hui considéré comme l’un des gardiens de cette mémoire rituelle. Il dit avoir appris auprès de sa grand-mère une partie des pratiques associées à Mama Nguedj. « C’est ma grand-mère qui s’occupait des rituels. Enfant, j’ai beaucoup appris à ses côtés. Je l’écoutais prononcer des incantations et effectuer des libations », raconte-t-il. Pour lui, Mama Nguedj possède une identité et un caractère propres, qui vont au-delà des récits transmis au fil des générations. Il estime que les pratiques liées à ce génie participent à la protection de la communauté contre les forces perçues comme néfastes. Au fil des années, des habitants continuent de solliciter Adama Sidy pour certaines pratiques traditionnelles, notamment des bains rituels dans les sanctuaires reliés à Mama Nguedj. L’un de ces sites se situe près du bras de mer, derrière un grand baobab situé près du cimetière de Ndoubab. Le lieu demeure lié à la mémoire du génie protecteur de Joal. Pour Babacar Diouf, la place de Mama Nguedj dans l’histoire culturelle de Joal revêt une importance particulière. Il rappelle que l’ancien président-poète Léopold Sédar Senghor aurait souhaité être enterré dans ce cimetière. Selon lui, ce souhait témoigne de la signification symbolique de cet espace et de la place occupée par Mama Nguedj dans la tradition sérère joalienne. « Les habitants de Joal portent un profond respect à ce génie protecteur », témoigne cet ancien professeur d’anglais à la retraite. Selon la tradition locale, l’évocation de Mama Nguedj intervient notamment au début de l’hivernage, pendant les périodes de sècheresse ou lorsque la population est confrontée à des maladies. Ces moments donnent lieu, selon Adama Sidy, à des rassemblements collectifs durant lesquels les gardiens de la tradition se réunissent pour effectuer des libations et déposer des offrandes dans le sanctuaire marin de Mama Nguedj. « Les gardiens de la tradition se regroupaient pour accomplir des libations et offrir des offrandes dans le sanctuaire marin de Mama Nguedj », précise-t-il. Ces pratiques, transmises surtout par la tradition orale et l’apprentissage familial, constituent une part du patrimoine immatériel de Joal. Elles témoignent d’un rapport particulier au territoire, où les espaces naturels, la mangrove, le bras de mer, les grands arbres et certains points d’eau acquièrent une dimension culturelle et spirituelle. Aujourd’hui, Joal est une cité marquée autant par le christianisme que par l’islam. Pour autant, dans certains cercles, les pratiques liées aux génies protecteurs subsistent, parfois en parallèle des religions monothéistes.
Une tradition au fil des générations
Cette coexistence illustre la complexité de l’histoire culturelle locale et la manière dont des traditions anciennes ont été préservées, adaptées et transmises malgré les évolutions religieuses et sociales. Pour François Ndiana Faye, ce maintien témoigne d’un héritage qui demeure profondément attaché à l’identité de la communauté. « On est fortement ancrés dans la religion, mais cette tradition reste un legs ancestral qui se perpétue et qui sert de fondation à la protection de Joal et de sa population », affirme-t-il. Ainsi, derrière les rues, les maisons et les activités quotidiennes de Ndoubab, une autre histoire continue de s’écrire. Celle d’un territoire où la mémoire des ancêtres demeure étroitement liée aux éléments naturels et aux récits transmis de génération en génération. Entre le vieux puits, le cimetière catholique, la mangrove et le bras de mer, les traces de cette mémoire restent visibles. À Joal, Mama Nguedj fait partie de cet héritage. Qu’elle soit perçue comme une entité spirituelle, un génie protecteur ou une figure issue de la cosmogonie sérère, elle occupe une place particulière dans la mémoire locale. Son récit contribue à la transmission d’un patrimoine immatériel qui mêle histoire, croyances, environnement et identité. Dans le calme retrouvé de la mangrove, derrière les tombes et à l’ombre des vieux arbres, cette mémoire continue de vivre, portée par ceux qui la racontent et par ceux qui viennent encore aujourd’hui chercher refuge près des eaux associées à Mama Nguedj.