Dans cet entretien portant sur l’ouvrage consacré à l’externalisation des marchés publics, l’expert en administration et finances et ancien secrétaire général de la Cour des comptes de l’UEMOA aborde les enjeux liés à la performance du système de passation des marchés.
Quels regards jetez-vous sur le processus de passation des marchés publics ?
On peut d’abord relever les progrès notables réalisés ces dernières années au Sénégal et, plus largement, dans l’espace UEMOA. L’achat public s’est progressivement modernisé, stimulé notamment par les directives communautaires de l’UEMOA et leur évolution, ce qui s’est traduit par des avancées importantes en matière de transparence, de concurrence, de sécurisation et d’harmonisation des procédures. Je ne crois pas que le problème majeur réside aujourd’hui dans l’existence des règles ou dans la qualité de notre cadre juridique et institutionnel. Le véritable défi se situe plutôt dans la manière dont ces règles sont appliquées et dans la capacité de l’ensemble des acteurs à conduire le processus avec efficacité.
Il faut donc porter une attention particulière à l’ensemble de la chaîne de la commande publique : la planification, la programmation, la maturité des projets, la préparation et la qualité des dossiers, les capacités des acteurs, le pilotage des procédures, les mécanismes de contrôle, le suivi de l’exécution et, bien entendu, les délais de paiement. C’est pourquoi je considère qu’il convient d’ouvrir une nouvelle étape. Nos pays ont beaucoup œuvré sur la conformité ; il faut désormais mettre davantage l’accent sur la performance. Une procédure bien conduite ne doit pas se limiter à produire un marché juridiquement conforme. Elle doit permettre de répondre, dans les délais et avec la qualité attendue, au besoin qui a justifié la dépense publique. Autrement dit, l’enjeu aujourd’hui est de réussir à transformer plus rapidement et plus efficacement la décision publique en résultats concrets pour les citoyens.
Pourquoi plaidez-vous pour l’externalisation ?
L’idée prend racine dans une constatation très concrète : nous pouvons disposer de politiques publiques solides, de financements disponibles et de projets pertinents, mais nous perdons énormément de temps au moment de contractualiser les marchés nécessaires à leur réalisation. Derrière ces retards, se cachent des conséquences très tangibles : activités retardées, décalages dans les calendriers d’exécution, objectifs non atteints dans les délais et, parfois, des difficultés de trésorerie qui fragilisent les entreprises contractantes.
Ayant été confrontée à ces réalités, j’ai pu mesurer les lourdeurs administratives et, surtout, les délais parfois très longs de passation des marchés dans le cadre de projets, de programmes de développement et d’investissements publics. Cette expérience m’a conduite à poser une question simple : comment faire en sorte que la commande publique permette à l’État de convertir plus rapidement ses décisions en réalisations concrètes, sans remettre en cause les principes de transparence, de concurrence et de responsabilité qui la gouvernent ? C’est de cette réflexion qu’est né l’ouvrage. L’objectif n’est pas de contourner les procédures ni de les affaiblir. Il s’agit plutôt de réfléchir à la manière de mieux organiser la gestion des procédures de passation des marchés, de les professionnaliser et de les orienter davantage vers les résultats. En somme, le sujet du livre est de passer d’une commande publique centrée essentiellement sur la conformité à une commande publique davantage axée sur la performance et l’impact.
Comment réussir ce virage ?
L’idée est de permettre à l’État et aux administrations, lorsque cela est pertinent, de disposer d’une expertise professionnelle dédiée aux procédures de passation des marchés. Il ne s’agit pas de transférer au secteur privé la responsabilité de la commande publique. La responsabilité de l’État doit rester entière. L’enjeu réside plutôt dans la capacité à mobiliser des équipes spécialisées, dotées des compétences et de la technicité nécessaires pour conduire certaines procédures de manière plus professionnelle, plus efficace et dans des délais mieux maîtrisés. Cette approche permettrait aussi aux administrations de se recentrer sur leurs métiers et sur leurs missions stratégiques, tout en bénéficiant d’une expertise spécialisée pour une fonction devenue particulièrement technique et exigeante.
Nous avons d’ailleurs connu, dans le cadre de grands programmes comme le PUDC ou le MCA, des expériences faisant appel à des formes d’externalisation ou d’appui spécialisé. L’enjeu, à mes yeux, est désormais de tirer les enseignements de ces expériences et de passer de dispositifs ponctuels à une réflexion institutionnelle plus structurée. Ce que je propose, c’est donc de professionnaliser davantage la fonction de passation des marchés. Une équipe spécialisée, clairement responsabilisée, évaluée selon des critères de qualité, de conformité et de délai, peut apporter une réelle valeur ajoutée. L’externalisation ne doit pas être comprise comme une privatisation de la commande publique. Elle peut devenir un outil de professionnalisation et de modernisation de cette fonction, lorsqu’elle est encadrée, transparente et utilisée dans les domaines où elle apporte réellement un gain de performance. C’est précisément cette évolution que j’analyse dans l’ouvrage : comment passer d’une logique d’intervention ponctuelle à un dispositif durable, capable de renforcer la performance de la commande publique au Sénégal ?
Est-ce que des pays l’ont expérimenté ?
Oui. L’externalisation de certaines fonctions liées à la commande publique existe déjà sous diverses formes dans plusieurs pays. On observe notamment des expériences au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Kenya et en Afrique du Sud. La France connaît aussi des formes d’externalisation ou de recours à des compétences spécialisées, même si son organisation et son cadre institutionnel demeurent différents. Ce qui m’intéresse surtout dans ces expériences, ce n’est pas d’imposer mécaniquement un modèle étranger au Sénégal. Chaque pays possède son propre cadre juridique, institutionnel et administratif. L’intérêt de ces expériences est plutôt de comprendre pourquoi certains États ont choisi de spécialiser davantage la fonction achat, comment ils organisent cette expertise, quels résultats ils recherchent et surtout quels mécanismes de contrôle et de responsabilité ils mettent en place. C’est précisément l’un des apports de l’ouvrage. J’y analyse diverses expériences internationales, puis je mets en perspective les exigences nécessaires pour toute structure de passation des marchés avec les réalités et les besoins du Sénégal. La question n’est pas : « Quel modèle étranger devons-nous copier ? » mais plutôt : « Quelles bonnes pratiques pouvons-nous adapter à notre propre contexte pour rendre notre commande publique plus performante ? ». C’est à cette condition que l’externalisation peut devenir un véritable outil de modernisation de l’action publique.
Globalement, comment rendre le système de passation des marchés plus efficace ?
Je ne crois pas qu’il faille opposer procédure et efficacité. Une procédure demeure nécessaire car elle garantit transparence, concurrence, responsabilité et bonne utilisation des ressources publiques. La question n’est pas de supprimer les procédures, mais de faire en sorte que leur mise en œuvre soit plus efficace. Les étapes de la passation – de la préparation du dossier à l’attribution du marché – répondent à des exigences précises. Certaines exigent naturellement un temps incompressible, notamment lorsqu’il s’agit d’analyser et d’évaluer sérieusement les offres. En revanche, certains délais peuvent être réduits grâce à une meilleure planification, à des dossiers mieux préparés, à une plus grande professionnalisation des acteurs, à une meilleure organisation du travail et à l’utilisation plus systématique des outils numériques. Il faut donc s’attaquer aux lenteurs qui n’apportent aucune valeur ajoutée, plutôt qu’aux procédures elles-mêmes. L’objectif n’est pas d’alléger les règles, mais d’obtenir une organisation plus efficace, une meilleure maîtrise des règles et, in fine, davantage de performance.
Entretien rédigé par l’intervieweur