Des femmes mareyeuses, transformant les produits de la mer, ou encore récolteuses de coquillages et d’huîtres, on en voit au quotidien. Mais celles qui s’aventurent sur les vagues pour aller chercher le poisson elles-mêmes demeurent plus rares. La pêche demeure une activité traditionnellement masculine. Pourtant, Sougounda Sagna et Fatou Sonko s’y consacrent. L’une réside à Kafa, sur la berge du fleuve Casamance, et l’autre à Élinksine, sur la terre ferme. Bien que leurs méthodes diffèrent, elles poursuivent le même objectif : dénicher du poisson qu’elles revendent ensuite à Ziguinchor ou dans les campements touristiques, afin de subvenir aux besoins de leurs familles.
Comme si elle avait passé une nuit quasi blanche. Ce mardi 8 septembre 2026, Sougounda Sagna porte les traces de la fatigue. Le regard fatigué, les cernes largement visibles, cette femme d’origine bissau-guinéenne vit avec son mari et leurs cinq enfants à Kafa. Une rive située à l’embouchure du fleuve Casamance, aujourd’hui rongée par l’avancée de la mer. De nombreux arbres, autrefois fermement plantés sur la terre ferme, se retrouvent au bord du précipice, leurs troncs inclinés vers l’océan. Certains ont déjà été déracinés par les vagues et gisent sur le rivage, d’autres résistent encore, fragilisés par la disparition progressive du sol qui les soutenait. « Nous avons été obligés de nous déplacer à deux reprises pour nous éloigner de l’eau, mais c’est comme si elles nous suivaient à chaque fois. Plus nous reculons, plus elles avancent vers nous. Nos premières habitations sont désormais complètement englouties », explique Sougounda Sagna, le regard inquiet. Aujourd’hui, ce qui lui sert encore d’abri, elle et sa famille, est menacé au quotidien par les vagues qui viennent déchirer la berge, accélérant le recul du littoral.
Leur maison est construite avec des matériaux de fortune, principalement de la paille. Dans la cour, différents objets et ustensiles traînent. Sougounda s’occupe de la vaisselle, aidée par sa fille pendant les vacances scolaires. Dans un coin de la demeure, plusieurs bidons remplis d’eau de pluie sont soigneusement entreposés. Cette eau, précieusement conservée, servira à la consommation après la saison des pluies. « C’est cette eau que nous buvons, car l’eau que nous avons ici n’est pas propre à la consommation. Elle est un peu salée et contient surtout beaucoup de calcaire », précise-t-elle avec un léger sourire. Mais avant de s’occuper du ménage, Sougounda travaille. En effet, elle est pêcheuse. « La mer est mon seul espoir. Je suis dans ce métier depuis 9 ans maintenant », affirme-t-elle. Elle pratique la technique de la senne tournante, qui consiste à déployer un filet rectangulaire afin d’emprisonner un banc de poissons en pleine eau. Une fois le poisson piégé, il faut tirer sur les coulisses ou les cordes pour fermer la base du filet et empêcher le poisson de s’échapper par le bas. Cependant, faute de pirogue, elle a trouvé une solution simple : attendre que la marée soit basse pour placer son filet.
« Je pars souvent à pied entre 11h et 12h, mais certaines femmes partent même la nuit pour déposer leur filet et revenir le lendemain pour le serrer et rapporter les poissons », précise-t-elle. Sougounda Sagna, son mari et deux autres familles ont choisi de quitter la ville pour s’installer sur la berge afin de mieux exercer leur activité. « Nous étions à Ziguinchor, mais nous avons pris la décision de venir nous installer sur le littoral pour travailler et vivre de notre force. C’est un métier très pénible, surtout pour une femme, mais c’est mieux que de rester en ville à tendre la main ou se livrer à des activités illicites », estime cette mère de famille. Ses cinq enfants, tous en âge d’être scolarisés, ont été placés dans des familles d’accueil sur les îles et villages voisins où il y a une école. Le plus âgé d’entre eux doit passer le diplôme du BFEM cette année. « Je m’efforce de pousser mes enfants à l’école pour sortir ma mère de cette situation un peu difficile. D’ailleurs, pendant les vacances, je reviens toujours ici pour l’aider dans son travail qui est très pénible. Je pars toujours en mer avec elle pour pêcher », confie son fils Robert Mendy. Ce travail ne lui permet pas d’économiser beaucoup pour moderniser son activité, mais il lui permet de répondre à ses besoins essentiels. « Les revenus ne sont pas stables car la mer a ses caprices. Mais il m’arrive de pêcher jusqu’à 20 kg de poissons en une journée. À 3 000 FCFA le kilogramme, cela représente environ 60 000 FCFA. Mes clients viennent de Ziguinchor et des campements touristiques voisins », ajoute-t-elle.
Sougounda tient à ce que ses enfants puissent aller à l’école. « J’ai envoyé mes cinq enfants à l’école ; ils ne reviennent ici que pendant les vacances et les grandes congés », insiste-t-elle, comme pour signifier qu’elle préfère que ses enfants ne suivent pas nécessairement le même chemin que le sien.
Fatou Sonko est aussi une femme qui pêche. Originaire d’Élinkine, elle a pris pour modèle son père, qui était lui aussi pêcheur. « Quand nous étions petites, mon père nous emmenait, ma sœur et moi, en mer pour pêcher. Nous avions une relation quasi fusionnelle avec lui. C’est peut-être à cette époque qu’il m’a transmis l’amour du métier », souligne-t-elle. Encore adolescente, Fatou et quelques filles de sa classe s’amusaient à « subtiliser » une pirogue pour partir pêcher dans les bolongs. « L’une de ces escapades m’est restée en mémoire. Nous avions volé la pirogue d’un vieux du village pour aller pêcher dans les bolongs. Repérées, la vieille homme est venu chercher sa barque et, au lieu de nous ramener à Élinkine, il nous a abandonnées dans la mangrove. Nous avons passé une mauvaise période avant d’être dépannées par une pirogue qui passait », raconte Fatou Sonko, en riant.
« Voler une pirogue pour aller pêcher… »
Ces épreuves l’auraient peut-être endurcie. À 63 ans aujourd’hui, cette femme Diola trouve encore l’énergie nécessaire pour braver les flots en quête de ressources halieutiques afin de subvenir aux besoins de sa famille. « Ces derniers jours, je n’ai pas pris la mer car je suis un peu souffrante. Nous faisons un travail extrêmement pénible, mais nous n’avons pas le choix. Ce métier nous permet néanmoins de régler bon nombre de problèmes », reconnaît-elle. Contrairement à Sougounda qui pêche à pied, Fatou dispose d’une pirogue, mais elle rame car elle n’est pas motorisée. Elle pratique la pêche à la ligne. « Parfois il m’arrive de ramer à contre-courant à l’aller comme au retour, et c’est très lourd. Mon plus grand souhait aujourd’hui est d’obtenir une pirogue à moteur. D’ailleurs, celle que j’utilise actuellement appartient à mon frère », lance-t-elle. Sa plus grosse prise est un capitaine qui pesait 20 kg. « Ce jour-là, sans l’aide d’Agolène Gomis, un gérant d’un campement touristique qui passait au moment de la prise, le poisson m’aurait échappé parce que je n’arrivais pas à tirer correctement le filet. Il a fallu l’intervention de M. Gomis pour faire remonter le poisson », raconte-t-elle. Bien que ce travail soit rude, Fatou Sonko parvient à subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Elle peut gagner 25 000 FCFA à chaque sortie. « Ce n’est pas une grosse fortune, mais je ne compte sur personne pour vivre, et c’est cela qui compte le plus à mes yeux », affirme-t-elle. Preuve que la pêche n’est pas un métier réservé uniquement aux hommes.