Derrière les gestes quotidiennement répétés se profile une inquiétude : la raréfaction de la ressource halieutique et la flambée des prix fragilisent une activité qui assure le moyen de vivre de nombreuses familles. Les femmes qui transforment le poisson cherchent ainsi des solutions durables pour préserver leur métier.
Le mercure diurne, encore élevé et difficile à supporter, s’apaise à mesure que le soleil décline. C’est l’instant choisi par des femmes courageuses, le seau à la main, pour déambuler calmement le long du canal de Rufisque-Ouest qui se referme et rejoindre Ndeppé, lieu abritant le quai de pêche et les femmes transformatrices.
Vicino al Centre départemental d’éducation populaire et sportive (Cdeps) de Rufisque, le local dédié aux femmes transformatrices se révèle. Une large ouverture dépourvue de porte constitue l’accès vers l’espace où s’étalent les tables de séchage. Certaines présentent le produit fini aux « bana-bana », les vendeuses. À quelque distance, Aby Sy Diané, résidante du quartier Léona Valda en face du site, forte de ses vingt années d’expérience dans ce domaine, s’emploie aux préparatifs. Avec délicatesse, tout en appliquant le sel, elle répète un geste ancestral pour obtenir du « guedj tambadiang » (petit poisson séché).
« Après avoir acquis la marchandise (le pagre à points bleus, la daurade royale et d’autres espèces), nous nettoyons les poissons, puis nous les salons et les laissons sécher deux à trois jours. Ce procédé se fait à l’abri des rayons ultraviolets », explique-t-elle. À l’autre extrémité du site, vu l’énergie que demande ce travail physique et périlleux, les femmes font appel aux hommes pour les aider. Étales au sol, les poissons bien assaisonnés s’apprêtent à être fumés.
Difficile de se procurer la matière première
Malgré leur bravoure et leur travail acharné, ces femmes font face à un problème majeur : s’approvisionner en poisson en quantité suffisante et à un prix raisonnable. « En cette période d’hivernage, le poisson, socle de notre activité, se fait rare. La caisse de sardinelles (yaaboy), nous l’achetons à 20.000 FCfa, et le bar moucheté à 30.000 FCfa. C’est extrêmement ardu, car ces prix sont très élevés », affirme Mme Diané.
Elle n’est pas la seule à déplorer cette situation. Mame Déguène Mbengue, ancienne habitante de Diokoul Wague, quitte désormais Diamniadio pour venir travailler sur le site. Elle rappelle que jadis les affaires marchaient bien : « Nous nous frottions les mains, mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Le poisson se fait de plus en plus rare et cher ; il arrive que nous achetions la caisse de sardinelles à 22.000 FCfa », renchérit-elle.
Pour mieux cerner cette problématique liée à la raréfaction de la ressource, un détour par le quai de pêche de Rufisque permet de suivre toute la chaîne. Face aux fortes vagues provoquées par la houle durant cette période d’hivernage, certains pêcheurs prudents ont préféré amarrer leurs pirogues sur la plage noire. Les échanges vont bon train.
Prix de vente du produit fini
« Regardez, la mer est très agitée. Cela fait deux à trois jours que nous ne sommes pas partis au large à cause de cette houle », lance Mamadou Niang, dit Niangata, capitaine de pirogue. En tant que pêcheur, il constate et confirme que les produits de base pour les femmes transformatrices (sardinelles et autres) se font désirer. « Même nous, les pêcheurs, nous n’en voyons pas », affirme-t-il. Selon lui, leurs sorties actuelles se concentrent sur le thon qu’ils vendent à 60.000 FCfa la caisse.
La rareté de la ressource ne touche pas seulement la sardinelle : elle s’étend aux autres espèces (mérou, daurade, etc.). Ousseynou Mbaye, mareyeur depuis plus de 25 ans, souligne qu’en l’état actuel, la mer ne rapporte plus grand-chose. « Les activités tournent au ralenti. Avant, nous disposions de poissons à foison, mais la mer a été agressée de toutes parts, surtout par la surpêche. Nous nous débrouillons comme nous pouvons », lâche-t-il avec amertume. Lui qui fournit le poisson aux usines d’exportation dit peiner à satisfaire une demande 10 fois supérieure à l’offre : « Il nous est très difficile d’obtenir 50 kg malgré la forte demande », indique-t-il.
Sur le quai, les mêmes inquiétudes se lisent sur le visage des revendeuses du marché central venues s’approvisionner. L’air désespéré, Fatou affirme avoir payé la caisse de sardinelles à 20.000 FCfa, ajoutant qu’il lui arrive parfois de devoir l’acquérir à 35.000 FCfa.
Sur le site de transformation, de vifs marchandages n’en finissent pas entre vendeuses et revendeuses, venues pour la plupart de Bambilor. « Les prix du poisson salé varient de 1.000 à 4.000 FCfa. C’est hors période d’hivernage que la marchandise est nettement plus accessible sur le marché », déclare Aby Sy Diané. Quant au « yéet » (mollusque gastéropode marin), ajoute-t-elle, le demi-kilo revient à 2.250 FCfa et le quart à 1.000 ou 1.200 FCfa.
Des tarifs qui ne passionnent guère les fidèles clientes qui tentent de tirer leur épingle du jeu. « Le kilo de « keccax » (poisson salé et fumé), nous le payons à 1.250 FCfa, sans compter les frais de transport. Nous revendons au détail à partir de 200 FCfa. Le bénéfice est dérisoire par rapport au coût de revient très élevé », précise Amy Wade, vendeuse venue de Bambilor.
Toutefois, elle comprend parfaitement la situation, fruit d’une chaîne de hausses allant de la capture à la transformation. Cette réalité met souvent Mame Déguène Mbengue mal à l’aise face à ses clientes régulières. « Il nous arrive de nous engager dans de longs marchandages. Parfois, les prix qu’elles proposent au kilo sont inférieurs à notre prix d’acquisition. Par exemple, elles veulent acheter à 1.000 FCfa alors que notre prix plancher est fixé à 1.200 FCfa », relate-t-elle.
Pour ces femmes aguerries qui subviennent aux besoins de leur foyer grâce à ce travail — notamment pour financer la scolarité de leurs enfants — un soutien institutionnel est vivement souhaité afin de pérenniser leurs activités, en particulier sur le plan de la disponibilité et de l’accessibilité financière de la matière première : le poisson.