Plusieurs athlètes ont laissé une empreinte durable dans l’arène par leurs exploits, avant d’opérer une réinvention ou une reconversion une fois leur carrière sportive achevée. La rubrique « Que sont-ils devenus ? » retrace les trajectoires après l’appoint compétitif. Aujourd’hui, mise au point sur Ibrahima Bèye, connu aussi comme Yves Bèye, ancien entraîneur de boxe d’Ama Baldé, qui a quitté le Sénégal pour les États‑Unis en 2023.
Ibrahima Bèye, surnommé coach Yves, est originaire de Pikine, du quartier Tableau Gazelle, lieu où il a grandi et où il a vécu sa jeunesse. C’est là qu’il a appris les premières leçons de la vie. Il précise toutefois qu’il n’a pratiqué aucun autre sport que la boxe, à l’exception d’un peu de football. Ses débuts dans la boxe et la passion qu’elle lui inspira à l’adolescence n’ont pas été faciles.
« Mon père m’a toujours répété qu’on ne fait pas un sport sans exercer parallèlement une activité professionnelle. Du coup, j’étais tailleur ». Il mène donc sa vie entre les machines à coudre et les gants. « Dès mes quinze ans, j’évoluais dans les centres de boxe. J’ai fréquenté les Niayes de Pikine, le Cdeps de Guédiawaye, chez coach Diouf de Pikine Savanel, qui fut mon entraîneur pendant dix ans », se remémore-t-il.
Yves participe au championnat du Sénégal de boxe et intègre l’équipe nationale. « C’est suite à une blessure à la main que j’ai cessé la pratique de la boxe professionnelle pour devenir entraîneur », explique-t-il. « C’est-à-dire que je préparais tous les boxeurs de Pikine, lutteurs compris, en cas de besoin, moyennant une rémunération symbolique », précise-t-il.
De la boxe à l’arène
C’est finalement l’écurie Falaye Baldé qui l’a recruté de manière définitive. Comment est‑il devenu l’entraîneur de boxe du clan ? « C’est par l’intermédiaire d’un aîné nommé Mbaye Tall, menuisier et ami de Jules Baldé », confie-t-il. « Au départ, il venait deux fois par semaine encadrer les sociétaires de l’écurie. Quand il venait, Ama Baldé n’avait pas encore de licence de lutteur », précise-t-il, montrant ainsi qu’il faisait partie du staff depuis longtemps. « C’est moi qui lui ai enseigné les bases de la boxe. Ensuite, je l’ai accompagné depuis son premier combat contre Oussou Ndiaye jusqu’à son duel royal perdu contre Modou Lô en 2023. C’est après cela que je suis parti aux États‑Unis », affirme-t-il, visiblement fier.
Pour Ama Baldé, ce n’était pas uniquement son coach en boxe. Il était présent à chaque maillon de sa préparation. « Nous nous levions tous les jours à 4 heures du matin, avec son aîné Jules Baldé, pour aller travailler dans les dunes. Dans l’après-midi, nous nous rendions à la salle de travail pour la boxe et les ateliers techniques. Parfois, nous l’accompagnions aussi dans la salle de musculation où l’on pouvait aussi faire des séances de boxe », raconte-t-il.
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Ils formaient un bloc uni, convaincu du sérieux du travail fourni. Yves estime qu’« Ama Baldé est un excellent produit, une bête de travail. Nous l’avons bien protégé ». Il se félicite d’avoir toujours évolué dans un cadre harmonieux avec son écurie, où il a entretenu des relations professionnelles riches avec Ama Baldé, qu’il décrit comme son « frère cadet », son « champion », et qui ne recevait jamais son cachet sans lui verser sa part.
Yves Bèye ajoute : « Je n’ai jamais vécu cela avec Ama Baldé. Il est très généreux envers moi. Même lorsque l’on ne prépare pas un combat, dès qu’il me voit, il pense spontanément à me remettre de l’argent ». Monsieur Bèye avait été boxeur professionnel, mais sans réelle réussite dans le sport. Il ne se plaint donc pas d’avoir côtoyé le monde de la lutte, car il affirme avoir eu un lutteur extrêmement reconnaissant à ses côtés.
Plus encore, il livre des révélations croustillantes : « J’ai accompagné Ama Baldé de son premier cachet, passé de 90 000 FCfa à 90 millions de FCfa ». En dehors des soutiens financiers qu’il lui apporte, le descendant de Falaye Baldé a toujours été fier de le présenter à son entourage et aux autres. Il n’a jamais refusé d’obéir à ses instructions ou à son planning de travail.
Un respect que peu de VIP accordent à leurs entraîneurs, souvent issus des rangs populaires. Ibrahima Bèye a partagé des moments forts aux côtés de celui qui sera nommé « Seuleu bou Ndaw ». Il raconte une anecdote : « Lorsque Ama Baldé affrontait Malick Niang à Pikine en juin 2014, beaucoup doutaient des capacités de ce dernier en boxe. Or, moi qui l’ai accompagné dans l’arène depuis plusieurs années, je ne craignais rien. Avant le combat, le communicateur traditionnel Khadim Samb m’avait invité à une émission à la RTS. Je lui ai dit que si Malick Niang se mesurait à Ama Baldé, ce dernier le détruirait ».
Des combats et des souvenirs
Il poursuit : « J’avais affirmé, sur le même plateau télé, que le rival de Yoff ne pouvait ni le battre en lutte pure ni en combat. Personne ne m’a cru. Malick Niang était invaincu. Il venait de vaincre Sa Thiès, l’autre héritier de Double Less, enregistrant ainsi sa première grande défaite en carrière. Il connaissait son poulain.»
« Avant le combat au stade Demba Diop, lors de notre premier échange, Ama Baldé m’avait simplement dit : Dieu est grand ». Mais ensuite, il a eu un échange direct avec lui sur la stratégie à adopter face à Malick Niang. « Il était bien plus motivé après mon discours. Il a parcouru l’arène pour rassurer son public », relate le boxeur professionnel.
Yves a vécu une autre crainte avec son protégé lorsque le duel qui devait l’opposer à Papa Sow en février 2018 s’annonçait. Le fils de Falaye Baldé était tombé malade à deux semaines du combat décisif. « Il vomissait. Dans son entourage, on pensait qu’il avait été frappé par une malédiction. Il m’avait juré, au détour d’un trajet vers l’entraînement, qu’il battrait Papa Sow, même affaibli par la maladie. Il était convaincu d’être le meilleur.
Ce qui le rassurait, c’est qu’Ama Baldé tenait parole le jour du match, même si sa maladie inquiétait son entraîneur et que l’on ignorait exactement ce dont il souffrait. Il a finalement tenu son rang. Ce fut un exploit retentissant.
Une journée d’amertume, Yves la vécut aussi lorsque son poulain semblait toucher au but d’une longue et riche carrière. « Une seule fois, j’ai été déçu par Ama Baldé. Il m’avait confié qu’il allait présenter un certificat médical pour ne pas affronter Modou Lô, en raison d’une blessure », explique-t-il.
L’exil américain
Ce jour-là, le professionnel de la boxe n’a pas trouvé le sommeil. Son lutteur était en pleine forme et confiant, à ce tournant crucial. Yves Bèye, lui, était convaincu d’une excellente préparation et était persuadé d’avoir les arguments solides pour battre Modou Lô, « Roi des arènes ». Après ces échanges, il a été littéralement paralysé par l’incertitude. C’est Modou Lô qui avait déposé le premier un certificat médical, entraînant le report de l’affiche, alors que le Pikinois était en grande forme après une préparation exigeante. Puis, lorsque le « Roc » se rétabla, Ama Baldé fut à son tour affecté par une déchirure et se trouva cliniquement inapte. « C’est la pire situation que j’ai vécue à ses côtés durant tout le temps que nous avons passé ensemble », confesse-t-il. Yves Bèye a quitté le Sénégal pour les États‑Unis, le vendredi 15 décembre 2023.
C’était la première fois qu’il quittait son pays. Il n’avait jamais envisagé de voyager. Il est arrivé aux États‑Unis chez sa petite sœur, une basketteuse vivant avec son mari. « Je suis arrivé durant la période hivernale. Le climat m’a quelque peu éprouvé », raconte-t-il en riant. Après quatre mois, il a pu trouver un travail. « En seulement 1 an et 9 mois, j’ai pu accomplir bien des choses au Sénégal. Des choses que je n’aurais peut-être jamais pu réaliser si j’étais resté sur place », se réjouit-il.
Le seul inconvénient, c’est la distance qui sépare de sa famille, de son épouse et de ses enfants. Yves a tiré de l’expérience sénégalaise de nombreuses leçons de vie. C’est dans le pays de la Teranga qu’il a assimilé les valeurs essentielles : le travail, la dignité et le sérieux. Ce sont ces principes qui guident aujourd’hui ses actes aux États‑Unis.
Par Abdoulaye Dembélé