Chaque jour, des centaines d’automobilistes se dirigent vers le centre-ville. Dans une ville déjà peu étendue, le centre n’échappe pas à cette réalité: trouver une place relève d’un calcul complexe, parfois à plusieurs inconnues. Pour certains, cela devient même un métier, en se muant en voituriers.
Il est lundi, 13h44. Le soleil brûlant de Dakar fait sa loi sur les visages, faisant couler sur les fronts fatigués un liquide durs à contenir, tel l’équation des automobilistes qui cherchent à se garer dans le centre. Le long de la place de l’Indépendance, en travaux, s’étendent des emplacements destinés aux voitures. À proximité, tels des petits insectes, des hommes, la trentaine affichée, s’activent à diriger les véhicules et à les stationner.
Une première Peugeot 2008 noire longe la file de gauche et, par une éclaircie dans le chaos, déniche une place près de l’avenue Georges-Pompidou. Un « voiturier » retire le cône rouge et épuisé qui s’y trouvait.
L’automobiliste se gare. Pour sa part, il ne sort pas de la voiture, restant au téléphone, les vitres baissées. Faute de parks libres, certains se garent sur la chaussée, occupent les deux bandes d’extrémité et obligent les autres à composer, comme après discussion, trois voies improvisées entre les deux rangées centrales. Un homme en Hyundai Sonata arrive lentement, la vitre baissée. Il demande d’une voix posée : « Où se trouve la banque islamique ? » Deux voituriers se lèvent, pensant qu’il veut se garer comme les autres. L’un d’eux, déçu par la question, se retourne comme sur une patinoire. L’autre, pointant son index à gauche puis à droite, prend le temps de lui donner l’itinéraire.
« Nous sommes ici pour travailler et ramener quelque chose à la maison », déclare un homme en maillot. Difficile de dire à quelle équipe il appartient, car son vêtement est peu propre. Peut-être le Sénégal ou le Mali, qui sait ? La couleur verte du maillot se bat avec une teinte noire qui tente de prendre le pas. À côté de lui, un autre homme en blouse prend la parole : « Ces places de parking que vous voyez, c’est la société SDIH qui les gère. Certaines sont réservées car l’organisme les a cédées à des travailleurs des environs. Ils paient chaque mois et la mairie de Plateau touche sa part. C’est bien organisé. »
La détresse
Il poursuit. « Ceux qui n’ont pas de blouse travaillent de manière informelle. Pour la plupart, ce sont des laveurs de voitures qui agissent aussi comme voituriers. Si vous n’arrivez pas à dénicher un créneau, vous leur donnez les clés; eux s’en chargent. Si vous revenez, vous leur faites signe et ils vous ramènent votre véhicule. » L’autre en maillot vert réapparaît après être allé chercher une BMW X3. Au moment où celui en blouse finit, il lance : « Et le propriétaire nous donne une somme qu’il juge raisonnable. »
Un peu plus bas, en face de la Chambre de commerce, une Fiat 500 couleur du bâtiment se gare. Elle active les feux de détresse en attendant qu’une place se libère. « Viens, viens ! » s’exclame un jeune. « Tu ne vois pas que nous sommes là ? » réplique un autre, visiblement plus âgé, portant une blouse bleue qui se rapproche du noir. Sur la blouse, l’inscription SDIH apparaît en blanc. Comme celui qui la porte, elle a vécu son temps. Aucune place libre cette fois. Deux minutes s’écoulent, une Kia Sorento rouge quitte son créneau. Le conducteur de la Fiat, lent, se fait doubler par une Ford F-150 orange qui profite de l’espace libéré par la Coréenne. Comme des enfants qui jouent à « Parking Jam ». Sous la chaleur, rester dans sa voiture équivaut à affronter la fournaise extérieure.
Même avec la climatisation, les rayons du soleil frappent sans pitié. Dix minutes passent. Toujours pas de place pour le conducteur de la Fiat. Il décide de faire le tour.
Une contravention parmi d’autres
Peut-être trouvera-t-il une place de l’autre côté, en face du ministère des Affaires étrangères. Rien de ce côté non plus. Il pointe son pare-chocs à nouveau et répète la manœuvre. Le moteur est à l’arrêt et il active les feux de détresse.
Les agents de police, stationnés à l’entrée de l’avenue Pompidou, semblent peu enclins à s’attarder sur les voitures mal garées par les « voituriers ». Le conducteur de la 2008 noire sort de son emplacement. Côté passager, une dame a pris place. Le chauffeur effectue une marche arrière en sens interdit, sans prendre le tour habituel. Il coupe la circulation en s’engageant sur Georges-Pompidou à droite. Une infraction que l’un des voituriers ne rate pas. « Chef, chef ! » crie-t-il à gorge déployée. « Regarde cette voiture-là. » L’agent qui est assis dans la voiture de police sort un pied et la tête, notant l’infraction. Il rentre dans la voiture, prend son béret noir et, d’un signe de la main, invite le chauffeur à se garer à côté afin de le verbaliser. Il s’approche. Sans attendre qu’on lui demande, le conducteur baisse sa vitre. Le visage à moitié fermé, il écoute le policier rédiger la contravention et reprendre, dans sa voiture, le permis du jeune homme d’une trentaine d’années. Il s’éloigne. La démarche est lente, le ventre marqué, la calvitie avancée ; il retourne vers l’agent qui a installé son bureau itinérant. Un long instant plus tard, il retrouve la voiture qu’il conduisait, un document en main.
Le voiturier qui a signalé l’infraction est particulièrement actif. Haut de maillot vert, pantalon noir, et le teint encore plus sombre par endroits. Il traverse la chaussée, va à gauche, puis à droite. Il ne s’arrête pas dans ce ballet de « stop and go » des voitures, animé par des gestes brusques vers leurs poches. Le bruit des clés qui claquent accompagne chaque pas, les clés accrochées aux boucles des ceintures. Une clé arborant le logo étoilé de Mercedes pend seule du pantalon d’un jeune homme. Il porte un tee-shirt et un jean noir. Ses baskets brillent sous le soleil ; il paraît tel un mannequin par sa stature. Lui aussi est voiturier. Un homme en costume beige et cartable en cuir l’accompagne vers une Mercedes GLE blanche garée sur ces parkings publics. Un échange discret se déroule: l’un remet des clés, l’autre un billet. Le mouvement s’accélère une ultime fois vers 14h20, au son du métal qui tente de se libérer d’un sceau dans la fontaine de la place de l’Indépendance.
Vers 14h40, la circulation se calme et l’avenue Léopold-Sédar-Senghor respire. Le soleil se coud peu à peu de nuages denses qui passent au-dessus. Des voituriers sans blouse se rassemblent au bord de la route et le sujet mécanique se déporte sur le football. « Mbappé est très personnel. Il tire toujours au mauvais moment. Il est le problème », déclare l’un d’eux.
Un chaos manifeste
Celui qui était tout en noir tout à l’heure évoque les risques de parier sur les grandes équipes. « Moi, je ne parie pas sur le Real ni sur les grandes équipes. Je préfère jouer sur des formations comme Benfica ou Celtics. » Pendant ce temps, certains poursuivent encore leur rôle de maîtres improvisés du stationnement.
Un automobiliste, apparemment jeune mais dont la barbe trahirait un certain âge, déverrouille une Clio des années 90. « Se garer en ville ? Laisse tomber, c’est un grand non-sens. On tourne pendant trente minutes sans trouver une place ; et quand on la trouve, elle est souvent bien loin de l’endroit visé. » Il se sert le visage, gras et moite. Gora poursuit : « Ici, sur les parkings de la place de l’Indépendance, c’est l’anarchie totale. On voit des personnes venir de nulle part gérer le stationnement. Tu te garres, ils récupèrent tes clés et, au retour, te font payer. » Sur les abords de l’avenue principale, dans la rue Ramez-Bourgi, Sébastien s’accorde une pause dans sa voiture. Il est en train de prendre son temps. « Trouver une place de parking à Dakar, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Là où je suis garé, c’est censé être une place réservée. Si le propriétaire arrive, il faut partir », dit-il avant de reposer son pied sur la portière et de laisser retomber la vitre par-dessus.