Ces dernières années, les Sénégalais manifestent un engouement grandissant pour les archives, témoins d’un passé que beaucoup portent en eux avec nostalgie et d’autres rêvent d’explorer. Au cœur de cette quête identitaire plurielle, le Fonds d’archives africain pour la sauvegarde des mémoires – Ababacar Samb Makharam occupe une place privilégiée. Dans ce lieu, l’histoire et la mémoire s’étendent, se déploient et s’assemblent au-delà du présent, avec pour vocation d’éclairer l’avenir. Plongée dans ce sanctuaire de trésors graphiques qui raconte un siècle d’histoires.
Au 26, avenue Jean Jaurès, à l’angle d’André Peytavin, la pluie a battu si fort que l’asphalte semblait vouloir se dérober. L’averse inattendue pousse les rares passants à chercher un abri, alors qu’ils se dirigent vers les bureaux du Plateau, en plein centre-ville de Dakar, mardi matin 15 septembre. Quelques badauds et commerçants parviennent à se réfugier sous le porche et dans le hall de l’immeuble Ndiouga Kébé, sans troubler la quiétude des lieux. Nous montons dans l’ascenseur qui nous mène au cinquième étage du Bloc D de ce bâtiment emblématique. Là, un appartement renferme un calme solennel et, pourtant, une voix qui parle fort des trésors et de leur intérêt. Ce sont les locaux du « Fonds d’archives africain pour la sauvegarde des mémoires – Ababacar Samb Makharam ». On y trouve bien plus que des simples documents: photographies, tirages anciens, plaques de verre, négatifs et manuscrits; c’est la réserve d’une histoire qui a traversé bien des tempêtes. Des tempêtes diluviennes, mais aussi des tempêtes émotionnelles, féroces, esthétiques, amoureuses et amicales, présentes dans les esprits comme dans les verres d’eau.
Signatures Renaudeau, Abdou Fary Faye, Barbier…
À leur arrivée, la présidente du Fonds d’archives, Ghaël Samb Sall, accueille la visite accompagnée de son associée Vydia Tamby et du conservateur Elimane Dandio. Sur l’écran de télévision accroché au mur, « Une cartographie iconographique de Dakar » se prépare à être visionné, après que l’on ait consulté quelques numéros de « Paris-Dakar » (1933-1961) et de « Dakar-Matin » (1961-1970), prédécesseurs de « Le Soleil ». Sur une Une de Paris-Dakar datant de 1957, on peut lire: « Deux Sénégalais champions de France ». En légende: « Thiam Habib, l’athlète qui remporte les deux cents mètres lors des Championnats de France d’athlétisme », avec une photo de l’ancien Premier ministre sous Abdou Diouf, alors que l’étudiant de l’Enfom vient de franchir la ligne d’arrivée en pleine forme, à 22 ans.
Ces coupures et ces tirages — moins d’un centaine — attendent d’être numérisés. Un tiers de ces pièces leur a été confié au fonds d’archives, convaincu qu’elles seront valorisées. Bien que certaines traces de moisissure restent visibles, elles portent surtout l’épreuve de l’histoire davantage que celle du temps. « Nous avons des milliers de photos déjà numérisées et référencées », affirme Ghaël Sall. « Même plus de 100 000 », corrige le documentaliste Elimane, qui rectifie en même temps les propos de Vydia Tamby, dont l’estimation frôlait « les plus de 50 000 en cinq ans de travail ». Par ailleurs, Vydia indique que la numérisation complète d’une seule photo peut nécessiter jusqu’à 45 minutes.
À l’écran, les archives numérisées défilent comme un train de la mémoire. Chaque wagon recèle un ensemble de symboles qui racontent la trajectoire du pays, voire celle du continent. Des images des barricades de mai 68 défilent; on voit aussi de grandes pierres gravées « 1 pièce = 2.000 », ainsi que des vitrines vandalisées au centre-ville. On découvre aussi des clichés du Festival mondial des arts nègres de 1966 et des scènes du Port autonome de Dakar en 1977. Les rues de Dakar-Plateau, photographiées en 1971, renforcent l’idée d’une métropole qui bascule dans la décadence urbaine actuelle. Dans l’armoire se cachent des appareils photo, des plaques et… une pipe ayant appartenu à Sembène Ousmane.
On contemple aussi des images du vernissage de l’exposition historique « Art sénégalais, aujourd’hui » (1974, Paris). Il s’agit indubitablement d’un manifeste pictural de l’École de Dakar. Au moment de l’inauguration, l’un des invités, chargé d’un poids symbolique autant que physique, ne passe pas inaperçu: Jacques Foccart. On admire aussi la grâce de la jeune Sokhna Dieng, aujourd’hui Mme Cheikh Modou Kara Mbacké, ainsi que le charme presque flegmatique de Sada Kane. Ces deux journalistes couvraient l’arrivée inaugurale du Concorde à l’aéroport Dakar-Yoff, en 1976, et échangeaient avec des personnalités telles qu’Alain Delon ou Mireille Darc. Les archives suscitent parfois des amertumes, hélas. Elles rappellent la noblesse d’une époque désormais révolue.
Cette élégance de la démarche se retrouve chez Douta Seck et Jacqueline Scott-Lemoine (dans leur interprétation de La Tragédie du roi Christophe lors du Fesman 1966), chez Makhourédia Gueye et Younousse Sèye sur le plateau de tournage de Xala (Sembène Ousmane, 1974), et chez Djibril Diop Mambety sur Badou Boy (1970). On voit aussi des photos de Cheikh Anta Diop, habillé en blouse blanche dans son laboratoire de l’Ifan. Curieusement, le journaliste blanc qui l’interroge apparaît, quelques clichés plus loin, dans les bureaux de Léopold Sédar Senghor, portant la même tenue.
La plupart de ces photos proviennent des tirages du célèbre photographe Michel Renaudeau, « documentaliste » du Sénégal et de l’Afrique, et d’Abdou Fary Faye, ancien de la médiathèque du Centre culturel français et témoin des balbutiements puis du développement du cinéma sénégalais. « Certaines pièces nous ont été offertes, d’autres nous ont été cédées », explique Ghaël Samb Sall, qui puise aussi dans les fonds de son défunt père, le pionnier du cinéma Ababacar Samb Makharam.
Un massacre documenté
Le fonds d’archives réveille aussi des douleurs qui ne demandent qu’à être dites; tel est l’ADN de toute Histoire. Les pièces les plus anciennes remontent à 1890 et proviennent du célèbre Joannès Barbier, impliqué dans le déploiement des colonnes militaires coloniales.

Quelles images saisissantes du faubourg Sor (Saint-Louis), du damel Madior Toro Fall, de Podor-la-Rade, de Tivaone, des alentours de Tiaroye, de Kayes, des premières gares, des chameliers de Louga, et bien d’autres encore! Mais le plus bouleversant demeure les vues d’un massacre. On distingue d’abord des chasseurs noirs devant les cadavres d’hippopotames et les dépouilles de l’animal. Plus loin apparaissent des corps d’hommes noirs éparpillés sur une berge de Bakel, certains littéralement égorgés. Amadou Cheikhou avait surpris la colonne militaire coloniale et infligé des pertes. En représailles, la troupe du colonel Archinard attaqua les guerriers toucouleurs et en tua un grand nombre.
Le fonds conserve aussi des plaques de verre datées entre 1920 et 1940, principalement des archives du Dahomey, dont une pièce originale du « Chasseur Somba », ainsi que des scènes de royauté, du palais de Porto-Novo, les falaises des pays Dogon, le roi de nuit et des tambours coutumiers. Le « Fonds d’archives Ababacar Samb Makharam » est né, explique Ghaël Sall, « par la nécessité impérieuse de sauvegarder, conserver et valoriser la mémoire collective, les œuvres intellectuelles ainsi que les trajectoires historiques des territoires africains ». Pour ses missions, ces archives souhaitent instaurer le débat scientifique, stimuler la recherche et promouvoir une conservation dynamique des cultures africaines.
Ce reportage a été rédigé sans nom d’auteur