Quatre décennies et demi après son rappel à Dieu, survenu le 14 septembre 1997, la voix de Mame Abdou Aziz Sy Dabakh résonne encore dans la conscience du Sénégal.
Pendant quarante années, le troisième khalife général des Tidianes a incarné une conception exigeante de la charge religieuse: servir Dieu, préserver l’héritage légué par Seydil Hadji Malick Sy, former les fidèles, défendre les plus démunis et intervenir dès que la paix sociale était menacée. Son rayonnement dépassait largement les limites de Tivaouane et de la Tidjaniyya.
Aujourd’hui, le Sénégal se souvient d’une voix. Une voix grave et posée, parfois ferme, mais rarement agressive. Une voix qui pouvait s’adresser aussi bien aux talibés qu’aux autorités, aux responsables politiques comme aux chefs religieux, aux musulmans comme aux chrétiens. Une voix qui, surtout, ne semblait appartenir à aucun camp, sinon à celui de la paix, de la justice et de l’intérêt général.
Le 14 septembre 1997, à Tivaouane, El Hadji Abdoul Aziz Sy Dabakh tirait sa révérence. Né en 1904, fils de Seydil Hadji Malick Sy et de Sokhna Safiétou Niang, il avait accédé au khalifat en 1957, à la suite des disparitions successives de ses frères Seydi Ababacar Sy et El Hadji Mouhamadou Mansour Sy. Il conserva la tête de la communauté tidiane pendant quatre décennies.
Fidélité à l’héritage de Maodo
Réduire son parcours à la longévité de son khalifat serait passer à côté de l’essentiel. Mame Abdou fut à la fois érudit, éducateur, prédicateur, homme de culture, paysan, interlocuteur et régulateur social.
Sa première obligation fut de préserver l’œuvre de son père. Seydil Hadji Malick Sy avait fait de Tivaouane un foyer de savoir, d’éducation et d’influence de la Tidjaniyya. Mame Abdou s’inscrivit dans cette continuité en veillant à transmettre aux générations futures les valeurs de foi, de discipline, de travail, de solidarité et de respect qui constituaient l’enseignement de Maodo.
Formé au Coran et à son exégèse, au droit malikite, à la langue arabe, à la théologie asharite et au soufisme, il disposait d’une culture islamique solide. Son érudition dépassait les frontières du Sénégal; il fut sollicité au Maroc, en Arabie saoudite, en Mauritanie, en France et aux États-Unis. Sa participation au Congrès islamique de La Mecque, en 1965, demeure l’un des moments marquants de son rayonnement intellectuel.
Pour autant, sa fidélité à Maodo ne signifiait pas une pure conservation du passé. Il visait à faire vivre cet héritage dans une société en mutation. Son magistère s’est ainsi construit autour de l’éducation religieuse, de la responsabilité individuelle et de la recherche constante de la paix.
Son surnom, « Dabakh », associé à la générosité en wolof, résume aussi une partie de son rapport aux autres. Il donnait de son temps, de son savoir et de son attention. Proche des populations modestes, il s’intéressa aussi aux questions agricoles et au monde rural, convaincu que la dignité passe aussi par le travail.
Le rôle fédérateur des familles religieuses
L’une des grandes caractéristiques de son khalifat fut son refus des rivalités entre familles religieuses. Par sa mère, Sokhna Safiétou Niang, Mame Abdou était apparenté à la descendance de Mame Maharame Mbacké, ancêtre de la famille de Cheikh Ahmadou Bamba. Cette proximité familiale nourrissait en lui une vision ouverte des relations entre les confréries.
Tivaouane et Touba occupaient une place particulière dans cette optique. Mame Abdou estimait que les deux grandes cités religieuses ne devaient pas être enfermées dans une logique de concurrence, mais plutôt œuvrer ensemble à la cohésion de la communauté musulmane et de la nation.
Son esprit d’ouverture dépassait largement les simples rapports entre Tidianes et Mourides. Il entretenait des liens avec les autres familles religieuses et considérait le dialogue comme une nécessité dans un pays où les confréries jouent un rôle majeur dans la vie sociale. Cette même disposition se reflétait dans ses rapports avec les responsables chrétiens: son amitié avec le cardinal Hyacinthe Thiandoum demeure emblématique du dialogue islamo-chrétien qui caractérise le Sénégal. Cette capacité à dépasser les clivages explique en grande partie pourquoi sa parole était écoutée au-delà de sa propre communauté.
Conscience et pouvoir: une voix qui s’impose
Mame Abdou n’était pas un homme politique. Il n’en demeurait pas moins attentif au cheminement du pays. Sa conception du khalifat l’obligeait à parler lorsque la cohésion nationale, la justice ou l’intérêt général semblaient menacés.
Face au pouvoir comme face à l’opposition, il préservait une liberté de ton fondée sur la même exigence: placer le Sénégal au-dessus des intérêts partisans. Dans les périodes de crise, il n’hésitait pas à jouer les médiateurs. Son intervention lors de certaines crises politiques sous le régime d’Abdou Diouf, notamment autour du « plan Sakho-Loum », illustre cette fonction de régulation qu’il assumait sans vouloir occuper une fonction institutionnelle.
Il rappelait aussi aux responsables religieux leur devoir de vérité et de responsabilité envers leurs fidèles. Aux gouvernants, il réclamait intégrité, justice et respect des populations. Aux jeunes, il préconisait le travail, la formation et la dignité. Sa parole portait aussi bien sur la religion que sur les questions sociales et civiques.
Cette autorité morale a survécu à sa disparition. Lors des crises politiques du 23 juin 2011 et de mars 2021, ses anciens prêches ont été largement rediffusés. Dans ces moments de tension, des générations qui ne l’avaient pas connu ont découvert ou redécouvert une parole appelant au calme, au dépassement et à la responsabilité.
Le 14 septembre n’est donc pas uniquement le souvenir de sa disparition. Il rappelle la trajectoire d’un homme dont l’autorité reposait moins sur le pouvoir que sur la parole, moins sur la confrontation que sur le dialogue. Il y a vingt-neuf ans, il quitta ce monde; mais lorsque le Sénégal cherche encore des mots d’apaisement, les siens résonnent toujours.