À l’heure où le débat public s’envenime et où les fractures sociales s’élargissent, la pensée de Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh retrouve une actualité surprenante. « Dabakh, la pédagogie de la bonté », le livre du journaliste Sidy Diop qui paraîtra le 18 septembre aux Éditions du Soleil explore une éthique de la parole, du pardon et du vivre-ensemble. Nous vous proposons, en exclusivité, ces bonnes feuilles qui donnent un aperçu du contenu de l’ouvrage. Voici la première des cinq parties de cette publication.
En 1904, un souffle nouveau parcourut Tivaouane. La ville sainte, déjà imprégnée de la lumière des savants et du murmure des prières, accueillait un enfant dont la naissance semblait inscrite dans la continuité d’une promesse divine. Ce jour-là, dans les murs sobres de la demeure d’El Hadj Malick Sy, naquit Abdou Aziz Sy, que l’on appellera plus tard « Dabakh », le doux, le conciliateur, le serviteur du bien.
Sa venue au monde coïncidait avec la pleine floraison de l’école spirituelle de son père. À Tivaouane, les cercles d’étude foisonnaient, les poètes faisaient vibrer leurs vers d’amour pour le Prophète, et l’enseignement sacré s’enseignait comme une offrande. L’air lui-même semblait chargé d’une densité particulière. On y respirait la foi, la rigueur, l’élévation. C’est dans cette atmosphère que l’enfant ouvrit les yeux. Un monde où le savoir n’était pas un ornement, mais une manière d’aimer Dieu. (…)
Lorsque Serigne Babacar Sy, son frère aîné, arriva de Saint-Louis pour saluer la naissance, il trouva leur père tenant le nourrisson dans ses bras. Le sage murmurait des vers, recueilli, qui semblaient à la fois louange et supplication :
« Ô secours qui m’aide en mes détresses,
Qui me tirera de l’erreur et du péril,
Qui réunira ma descendance,
Si ce n’est toi ?
Toi seul es l’origine des bonnes actions… »
Ces mots, à peine audibles, traduisaient la gratitude d’un cœur comblé. Pour El Hadj Malick, cette naissance était plus qu’une joie. C’était un signe. L’enfant qu’il portait contre lui, il le voyait déjà comme une continuité, un prolongement vivant de son œuvre.
Dabakh, l’art de façonner les âmes
Dabakh. Le mot flotte dans l’air tel un parfum ancien. On croit parfois qu’il serait né d’un chant pieux, offert par un disciple émerveillé par la bonté et la profondeur spirituelle d’El Hadj Abdou Aziz Sy. Beaucoup de Sénégalais s’en contentent et imaginent un hommage spontané, façonné par l’admiration. Pourtant, l’histoire raconte autre chose. Le surnom ne vient pas de la ferveur populaire mais du choix réfléchi de son père, Seydi El Hadj Malick Sy. Il l’avait attribué en mémoire d’un maître du Tassawouf, un érudit doublé d’un artisan du cuir, nommé Abdou Aziz Adabakhi.
Cet homme avait étonné son époque par une intelligence vive et une vocation tardive. C’est à quarante ans qu’il avait entrepris l’apprentissage du Coran, comme si la sagesse l’avait appelé au moment précis où la maturité donne un autre poids aux mots révélés. Mais il ne délaissa jamais son métier. Ses mains savaient adoucir les peaux les plus rebelles pour en faire des étoffes ou des habits qui semblaient presque habités d’une lumière intérieur. Dans son geste se mêlaient la matière et l’esprit, la terre et le ciel. Ses écrits, rassemblés dans un livre nommé Ibriz, témoignent de cette alliance rare entre le savoir mystique et la vie quotidienne. Maodo voyait en lui un modèle d’harmonie, une figure où l’intellect, la bonté et la maîtrise du geste se répondraient avec une humilité naturelle.
C’est à cette source que puise le surnom donné à Abdou Aziz Sy. Dabakh. Le meilleur des tanneurs. Non pas pour célébrer une habileté manuelle, mais pour souligner une vocation plus profonde. Comme son illustre prédécesseur, il saurait polir les âmes, adoucir les cœurs, rendre malléable ce qui se fige parfois en nous. Les Wolofs, en le faisant glisser vers Daa baax pour dire « il est généreux », n’ont fait que révéler la vérité intuitive de ce nom (…).