Il y a un quart de siècle, les attaques du 11 septembre 2001 ont frappé les États‑Unis au cœur de leur puissance et ont ouvert une nouvelle étape dans la géopolitique mondiale.
À cette époque, j’étais aux États‑Uni.
À l’été 2001, après avoir achevé une première année d’études à Paris, j’avais choisi de passer plusieurs mois sur le territoire américain. Cette expérience visait deux objectifs: retrouver mes sœurs qui habitaient là-bas et suivre un séjour linguistique afin d’améliorer mon anglais, entre New York et Baltimore, dans le Maryland.
Rien ne me laissait prévoir que, quelques semaines plus tard, je deviendrais témoin d’un phénomène qui allait bouleverser l’ordre mondial et influencer profondément mon parcours intellectuel.
Le 11 septembre 2001, dix-neuf membres d’un groupe extrémiste détourner quatre avions de ligne. À 8 h 46, le vol American Airlines 11 s’encastre dans la tour nord du World Trade Center. Quatre-vingt-sept minutes plus tard, un deuxième appareil s’écrase contre la tour sud. Un troisième véhicule se crashe sur le Pentagone. Le quatrième, transporté par United Airlines 93, s’écrase en Pennsylvanie après la révolte des passagers, empêchant les assaillants d’atteindre leur cible à Washington.
Près de 3 000 personnes trouvent la mort.
Mais au-delà de ce bilan tragique, les lieux visés révélaient une véritable géographie symbolique de la puissance américaine : le World Trade Center incarnait l’influence économique et financière, le Pentagone représentait la force militaire et Washington même symbolisait le pouvoir politique.
Pour la première fois depuis Pearl Harbor, les États‑Unis étaient attaqués de manière massive sur leur territoire. Cependant, contrairement à 1941, l’agresseur n’était pas un État identifié. Il s’agissait d’un réseau terroriste transnational capable de toucher la première puissance mondiale avec des moyens relativement rudimentaires et de transformer des avions civils en armes.
LE 11-SEPTEMBRE FUT AINSI AUTANT UN CHOC HUMAIN QU’UN SEISME GEOPOLITIQUE.
Une attaque pensée pour avoir des répercussions mondiales
Les terroristes n’avaient pas seulement pour objectif de détruire; ils visaient aussi à provoquer une résonance psychologique et médiatique maximale.
Le décalage entre les deux premiers dégâts des tours a permis aux chaînes de télévision du monde entier de couvrir presque en temps réel le second impact puis l’effondrement du World Trade Center. Des centaines de millions de personnes ont assisté à distance à l’assaut contre les emporiums de la puissance américaine.
Le terrorisme entrait pleinement dans l’ère de la mondialisation médiatique: attaquer un territoire pour toucher les imaginaires du monde entier.
Cette journée démontra également que la puissance militaire conventionnelle, aussi considérable soit-elle, ne pouvait plus à elle seule garantir la sécurité d’un État. Une entité non étatique pouvait exploiter les réseaux de transport, les technologies civiles, les médias et les vulnérabilités des sociétés ouvertes afin de provoquer des effets d’envergure planétaire.
LE MONDE DE L’APRES-11-SEPTEMBRE
Les attentats déclenchent une transformation profonde de la doctrine stratégique américaine. L’administration de George W. Bush lance la « guerre globale contre le terrorisme ».
Sur le plan intérieur, le USA PATRIOT Act, adopté dès octobre 2001, élargit sensiblement les prérogatives d’enquête et de surveillance des autorités américaines. La sécurité des transports aériens est réorganisée en profondeur. Guantanamo deviendra ensuite l’un des symboles les plus controversés de cette nouvelle architecture sécuritaire.
Sur le plan international, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte notamment la Résolution 1373, qui impose aux États d’intensifier leur coopération pour lutter contre le financement et l’organisation du terrorisme.
Mais cette période fut aussi marquée par des amalgames inquiétants.
Je me rappelle l’atmosphère qui régnait aux États‑Unis dans les jours qui ont suivi les attaques. À Baltimore, j’ai été témoin de l’agression d’un homme sikh pris à tort pour un musulman en raison de son turban. J’ai également vu la pression considérable peser sur certaines communautés d’origine immigrée, notamment celles issues du monde arabe, d’Asie du Sud ou de pays à majorité musulmane.
Le fait que quinze des dix-neuf pirates étaient de nationalité saoudienne provoqua aussi une profonde gêne dans la relation entre Washington et Riyad, pourtant alliés stratégiques depuis des décennies.
AFGHANISTAN, IRAK : LES CONSEQUENCES D’UN BASCULEMENT STRATEGIQUE
Le 11 septembre pousse d’abord les États‑Unis à intervenir en Afghanistan à partir d’octobre 2001, pour faire face à Al‑Qaïda et au régime taliban qui l’abritait.
Puis, en mars 2003, les États‑Unis interviennent en Irak, sans autorisation explicite du Conseil de sécurité, fondant l’intervention sur l’accusation que le régime de Saddam Hussein détiendrait des armes de destruction massive. Ces armes ne seront pas découvertes. Cette intervention irakienne bouleversera durablement les équilibres du Moyen‑Orient, tandis que l’Afghanistan deviendra le conflit le plus long de l’histoire américaine. Vingt ans après le 11 septembre, le retrait des troupes américaines en août 2021 s’accompagnera du retour des Taliban au pouvoir.
Entre‑temps, le terrorisme djihadiste s’est transformé et localisé dans d’autres espaces, du Moyen‑Orient au Sahel, tandis que l’organisation État islamique est apparue comme une nouvelle menace transnationale.
25 ANS APRÈS : QUELLE LEÇON GÉOPOLITIQUE ?
Le 11 septembre 2001 a montré qu’une puissance peut dominer militairement le système international tout en restant vulnérable face à des menaces asymétriques. Il a aussi démontré que la réponse militaire à une menace terroriste peut entraîner des répercussions géopolitiques qui vont bien au‑delà des objectifs initiaux: recomposition des alliances, déstabilisation d’États, déplacements de populations, nouvelles radicalisations, extension géographique des foyers terroristes et remise en cause du leadership international américain.
Vingt-cinq ans plus tard, alors que la compétition entre grandes puissances occupe à nouveau une place centrale dans les relations internationales, l’héritage géopolitique du 11-Septembre demeure profondément gravé dans notre monde.
Pour moi, cette journée a aussi eu une portée personnelle.
À 25 ans de distance, je mesure combien avoir vécu ces événements sur le territoire américain a nourri mes questionnements sur la puissance, les territoires, les frontières, les conflits et les nouvelles menaces internationales. Le 11 septembre 2001 a dirigé mes études vers la géopolitique.
Ce qui avait commencé comme un séjour linguistique aux États‑Unis est ainsi devenu une expérience fondatrice de mon parcours.
Je suis parti en quête d’un meilleur anglais, mais je suis revenu avec une interrogation qui a accompagné mes recherches : comment comprendre les rapports de puissance et les bouleversements géopolitiques du monde contemporain ?
Vingt-cinq ans plus tard, les images subsistent. Mais au‑delà des images demeure une leçon: le 11 septembre 2001 n’a pas seulement transformé les États‑Unis. Il a transformé le monde.