Dimanche 11 septembre 2016, à 13 h 05, l’équipe médicale qui m’accompagne depuis plusieurs semaines constate et confirme mon appel définitif auprès de DIEU. Je suis en paix, léger d’un soulagement intérieur, et je remercie Allah, SWT, d’avoir offert à ma vie tant de sens et de l’agrément d’une fin qui s’inscrit en ce jour d’Arafat, neuvième jour de Dhul-Hidja, prélude à la cérémonie du sacrifice d’Ibrahim. Je ne pouvais rêver meilleure sortie, tant l’instant est chargé de symboles pour la communauté musulmane.
En attendant l’arrivée prochaine de mon fils Pape Madické, informé par le Professeur DIOP, je revis en retour l’ensemble de mes 82 années de luttes, de sacrifices, de privations mais aussi et surtout de persévérance, de victoires et de joies. C’est dans ce logis, à l’extrémité du village de Yenne, lieu qui vit naître mon grand-père maternel et qui m’a toujours inspiré, que se sont déroulées les dernières semaines de mon existence; entouré de mes enfants, de mes collaborateurs et de l’équipe médicale à qui j’adresse ma gratitude la plus vive.
Ces deux dernières années, j’ai fréquenté de nombreux médecins émérites et spécialistes réputés. De l’hôpital américain de Paris à la clinique Cashaous, de l’hôpital A. Le Dantec à l’hôpital Principal, j’ai pu mesurer la maîtrise et le savoir-faire de nos jeunes compatriotes. Fidèles au serment d’Hippocrate, ils m’ont prodigué des soins de pointe et m’ont accompagné par des paroles qui ont apaisé mon corps et mon esprit. Puissent-ils trouver ici l’expression de ma plus profonde reconnaissance.
Je souhaite que leur foi et leurs efforts trouvent soutien et récompense dans des politiques publiques à la hauteur des défis de la santé auxquels notre pays est confronté.
Mon fils, qui a quitté Dakar, est attendu très prochainement. Il emprunte désormais la nouvelle autoroute qui permet de relier Dakar à Rufisque en moins de trente minutes et Yenne en quarante-cinq minutes. Que de chemin parcouru depuis l’indépendance !
Je constate, avec une certaine joie, que notre pays est en mouvement et que les générations présentes et futures évolueront dans un cadre où la dignité humaine sera davantage respectée.
Le Président de la République, Son Excellence Macky Sall, a été le premier à appeler mon fils afin d’exprimer son émotion et celle de la nation. Ses mots à mon égard ont été empreints de chaleur et de sollicitude.
L’arrivée de mon fils Pape Madické à Yenne accélère les derniers gestes pour acheminer mon corps vers la morgue de l’hôpital Principal. Il me regarde, immobile mais digne, devant ma dépouille. Cette dignité que j’ai toujours invité chacun à adopter, en toutes circonstances, par respect pour l’histoire et pour le double privilège d’être le premier-né et un homme (je m’excuse, auprès de toutes les femmes, pour ce « dérapage langagier » dont la source est, exclusivement, dans notre culture négro-musulmane).
Sortir de cette pièce mortuaire n’a pas été chose aisée. J’éprouvais une douleur intime en franchissant cette bibliothèque attenante à ma chambre, où j’avais accumulé des milliers d’ouvrages.
Cette pièce me fascinait, par ce qu’elle portait d’histoire, de savoir, d’engagement politique et humain, d’ouverture et d’aspiration au progrès. À cet instant, j’ai pensé à tous ceux qui m’ont guidé et inspiré, à ceux qui ont contribué à ma formation personnelle et à ma culture.
J’ai évoqué Aristote, Platon, Sénèque, Montaigne, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Hugo, Tocqueville, Marx, Engels, Blum, Clémenceau, Jaurès, Gide, Sartre, Camus, de Beauvoir, Malraux, de Gaulle, Mitterrand, mais aussi, bien sûr, Senghor (mon maître), Cheikh Anta et tous les autres.
J’ai toujours été fasciné par les révolutions et les luttes des peuples contre l’oppression et pour la liberté. C’est avec une ardeur intime que j’ai parcouru les révolutions américaine, française, chinoise et russe, mais aussi les combats pour l’indépendance et la dignité humaine menés par Gandhi, Ho Chi Minh, Mandela, Nasser, Lumumba, Nkrumah…
Mon goût pour la lecture, pour tout lire, trouve son point de départ en mai 1951, lors de ma rencontre avec Maurice Guèye, alors maire de Rufisque. Il m’en confia la tâche d’établir la bibliothèque municipale de la ville. Ce fut fait avec dévouement et abnégation. J’en suis aujourd’hui convaincu : « la connaissance était, à cette époque comme toujours, la nourriture de l’âme ».
Le temps marqué par ce lieu m’apaisa davantage. Le cortège pouvait alors s’ébranler vers Dakar.
À l’extérieur, l’écho de ma disparition s’était répandu dans tout le pays et au-delà. L’émotion était palpable et les témoignages affluaient, tant dans les radios que sur les réseaux sociaux. Ils provenaient de Rufisque, de Dakar et du pays profond; mais aussi de Paris, New York, Rabat, Shanghai, Abidjan, Rome et surtout de la périphérie autour d’Arafat, où la communauté musulmane célébrait ce jour.
J’étais profondément touché, au plus profond de mon être, par cette compassion et cette douleur collectives. J’entendais des voix qui m’étaient familières : celles d’amis, de compagnons et de proches, jeunes et moins jeunes.
Ce furent des voix de compatriotes connus ou inconnus, de citoyens croisés sur un chemin, de compagnons de lutte, d’hommes et de femmes de presse, de figures religieuses, chrétiennes et musulmanes, de personnalités publiques, d’entrepreneurs…
Elles décrivaient un trajet partagé, une lutte assumée ensemble, une fraternité exigeante, un militantisme porteur d’espoir, une amitié sincère, une aide solidaire, un moment de convivialité et d’accompagnement; bref, une vision du Sénégal et de l’Afrique dans ce qu’ils ont de fraternel et d’éternel.
Je sais que devant la mort, la conscience humaine retient ce qui élève et ce qui révèle, et je mesure, en ces instants, la peine, la tristesse, la sympathie et l’affection qui étreignent chacun.
Les regards affectueux des habitants de Yenne accompagnèrent le cortège funèbre qui, très vite, emprunta l’autoroute en direction Diamniadio-Dakar.
En effet, mon fils a choisi de ne pas emprunter la route nationale et de « contourner » Rufisque, parce qu’il savait que je reviendrais demain, jour de la Tabaski, pour reposer définitivement aux côtés de ma mère Adja Thiaba DIOP, de mon épouse Adja Adama SOW et de mes enfants Ousmane et Ndack.
J’avoue que le tracé de cette autoroute avait alimenté en moi de nombreuses questions et inquiétudes, nourries par l’idée que Rufisque pourrait être délaissée, isolée et finalement reléguée au rang d’oubli malgré sa contribution majeure à l’histoire de notre pays.
Ces craintes se dissipent aujourd’hui.
Je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un dernier regard vers l’usine de Sococim — l’entreprise qui m’offrit mon premier poste d’aide-laborantin en 1948 et mon premier salaire de 5000 francs par quinzaine.
Sococim, Bata, Icotaf et Valdafrique appartiennent à l’histoire même de la ville. Elles ont permis à nombre de ses fils de nourrir l’espoir et de préserver une dignité sociale.
Ce souvenir et ce lien expliquent, en partie, mes combats ultérieurs pour garantir la «rufisquosité» de Sococim.
Cette querelle, mêlant Rufisque et Bargny et, en fin de compte, débouchant sur une affaire juridique, a conduit à l’intégration de la contribution de Sococim dans le budget municipal; contribution qui ne pouvait être ignorée par Rufisque.
Elle venait soutenir les efforts de la municipalité pour atténuer les souffrances des populations dans un contexte social fragile, avec la quasi-faillite des sociétés précitées (sauf Sococim) et la raréfaction des ressources issues de la pêche artisanale.
La ville devenait ainsi le premier employeur et, qui plus est, mettait en péril la capacité d’investissement structurants. Néanmoins, nous n’avions d’autre choix.
Le cortège arriva rapidement à Dakar. La traversée de la place de l’Indépendance (anciennement Protêt) me ramena à la journée mémorable du 26 août 1958, lorsque le Général de Gaulle fut « hué » par une jeunesse bouillonnante.
Les mots de René Char me viennent à l’esprit : « celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience ».
Je ne reviendrai pas sur les luttes qui ont légitimé ce moment historique ni sur le congrès de Cotonou qui l’a précédé de quelques jours. Les historiens et les politologues l’ont déjà suffisamment évoqué.
En revanche, je tiens à saluer et rendre hommage à une génération exceptionnelle : Blaise Diagne, Senghor (mon maître), Mamadou Dia, Lamine Guèye, Abdoulaye Ly, Rose Basse, Valdiodio Ndiaye, Alioune Badara Mbengue (mon mentor et grand frère), Assane Seck…
Les engagements qu’ils ont défendus et les valeurs qu’ils ont incarnées ont forgé les convictions des « porteurs de pancartes ».
Pour reprendre les mots du Président Senghor, « ils ne sont pas morts pour rien. Ils demeurent les témoins de l’Afrique immortelle et des témoins du monde nouveau qui sera demain ».
À mes compagnons porteurs de pancartes, j’adresse un salut fraternel et reconnaissant. J’ai été honoré de leur confiance.
Par leur exemple, ils demeureront à jamais dans le Panthéon de l’histoire de notre pays et de l’Afrique.
Pourtant, la fraternité implique des devoirs, et le premier d’entre eux est la sincérité. Je leur dis qu’ils portent désormais la responsabilité de perpétuer cette histoire et d’en léguer le legs.
Ils doivent la faire connaître, l’enseigner et permettre à chaque génération d’assumer sa part de liberté et de dignité.
Les formalités qui suivirent mon arrivée à l’hôpital Principal furent rapides et efficaces. Je pouvais dès lors me préparer à ce qui venait.
J’étais surtout avide de libérer le cercle d’amis et de proches qui m’accompagnaient. La Tabaski approche, et, malgré tout, la vie doit continuer.
La cérémonie de levée de corps est programmée pour le lendemain à 15 h.
Le 12 septembre, le pays tout entier célèbre l’Aïd El Kebir. Dans son message à la nation, prononcé après la grande mosquée de Dakar, le Président de la République a publiquement annoncé ma disparition et sa présence à la cérémonie de 15 h.
Pour la première fois de ma vie, je me retrouve seul, dans cette morgue de l’hôpital Principal.
Ce souvenir me revient encore : « cette présence invisible » dont parlait Hugo.
Je repense à mes années passées, non loin de ces murs : d’abord à l’Assemblée Nationale pendant de longues décennies, puis, bien plus tard, au Conseil de la République.
Je me remémore les combats menés dans l’hémicycle, aux côtés d’hommes et de femmes de grande valeur, pour affirmer l’État de droit, réduire les inégalités, réaffirmer la dignité humaine, promouvoir l’école, le mérite et l’entrepreneuriat, interpeler l’État sur ses devoirs et responsabilités face à tant de souffrances et d’espoirs, décentraliser et, en somme, accomplir son devoir d’élu au suffrage universel.
Honorer l’élection et réaffirmer la primauté de l’institution sur la nomination, par le courage, la lutte et la vertu.
Oui, Rousseau avait raison : « il n’y a pas de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat ».
Mes années de parlementaire et de maire m’ont mis au service des Rufisquois et des Sénégalais.
Je leur suis infiniment reconnaissant pour la confiance qu’ils m’ont accordée si longtemps. J’ai rempli ma mission avec passion et humilité.
J’étais conscient de la chance que j’avais et de la responsabilité qui m’incombait. L’histoire sera mon juge.
Lundi 12 septembre, à 15 h, la cérémonie de levée de corps pouvait commencer. C’était jour de Tabaski, et pourtant la foule était impressionnante.
L’émotion était palpable. Les témoignages et les allocutions furent élogieux. J’ai compris alors que ma vie n’avait pas été vaine.
Ces visages me semblaient familiers : ils représentaient ma famille, mes amis, mes alliés, tant le monde terrestre que le monde spirituel, mes compagnons de lutte et de vie.
Ils symbolisaient le Sénégal dans ce qu’il a de singulier, de pluriel et d’universel.
J’écoute avec attention les mots des orateurs.
Mon frère El Hadj Mansour Mbaye, qui officie comme maître de cérémonie, mon jeune confrère Papa Alassane Ndir, Président de l’ONEEAS, mon frère et camarade Assane Masson Diop, porteur de pancartes, mon jeune frère Daouda Niang, Maire de Rufisque, mon neveu Seydou Diouf, représentant ma famille politique, mon fils Pape Madické qui sait mieux que personne ce qu’a été ma vie, mon fils Serigne Abdoul Ahat Diakhaté, chef de village de Touba, et, bien sûr, M. le Président de la République, Macky Sall, dont la sympathie, la constance et la bienveillance à mon égard sont connues de tous.
À travers chacun, je percevais une peine et une tristesse infinies.
J’ai une histoire personnelle avec chacun d’eux et avec les institutions qu’ils incarnent. J’y reviendrai l’an prochain.
Ils furent les porte-voix de cette foule réunie, silencieuse et émue.
En les écoutant et en m’inspirant de Lincoln, je me dis finalement que « ce qui compte n’est pas le nombre d’années vécues, mais la vie qui a été présentée dans ces années ».
Il fut alors temps de les « libérer » afin qu’ils accomplissent leurs devoirs de Tabaski.
Le trajet Dakar–Rufisque fut rapide et le cortège arriva sans tarder dans la « vieille ville ».
Cette cité, élevée au rang de commune à part entière par décret du 12 juin 1880… avant même Dakar.
Cette cité qui m’a vu naître le 15 janvier 1934.
La ville qui a porté les noms de Maurice Guèye, Galandou Diouf, Ousmane Socé Diop, Abdoulaye Sadji, El Hadj Ibrahima Sakho, Alioune Badara Mbengue, Babacar Ndiaye Ndioro…
En traversant Rufisque, j’ai revécu ma vie.
Cette ville m’a tout donné. J’y suis né, tout comme ma mère en 1898.
C’est là que j’ai forgé mes premières convictions d’adulte, ma personnalité et des amitiés qui me suivront toujours.
C’est ici que j’ai commencé l’école en 1942.
Cette école républicaine qui a permis de vaincre l’ignorance et l’exclusion.
Cette école qui promeut l’égalité des chances ; celle qui doit permettre à chacun d’être à armes égales dans l’accès à la réussite intellectuelle et sociale, celle qui garantit que l’avenir de chacun ne se décide pas par le confort matériel ou l’indigence des parents.
Cette école doit rester l’espace des possibles, le creuset des ascensions fulgurantes, le berceau des responsabilités et de la confiance retrouvée, un lieu de progrès et d’espoir.
Je pense alors à mes maîtres de l’École sénégalaise et aux paroles de Camus, après avoir reçu le prix Nobel de littérature, adressées à son instituteur M. Germain : « ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main bienveillante tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, sans votre exemple, rien de tout cela ne m’aurait été donné ».
Aujourd’hui, j’avais rendez-vous avec le peuple de Rufisque et avec les Sénégalais.
Des milliers de personnes se tenaient là. Des femmes, des jeunes, des personnes du troisième âge, des amis, des compagnons, des parents, des anonymes.
Aux abords de la mosquée de Mérina, à quelques pas de mon domicile, dans les rues adjacentes, la foule était impressionnante. Des milliers de personnes s’étaient massées.
L’émotion était à son comble.
Après la prière mortuaire, mon fils accepta la demande des jeunes de Rufisque de porter le corps sur leurs épaules et de le conduire à pied jusqu’au cimetière de Thiawlène, distant de plus d’un kilomètre.
Je suis fier et comblé.
Je traversais alors mon quartier natal, Mérina, et le quartier de Thiawlène, accompagné par les chants et les zikrs de milliers de personnes.
À toutes et à tous, j’adresse ma plus profonde gratitude.
À celles et ceux qui vivent dans des situations particulières, j’emprunte, à la suite de Napoléon, l’idée que « ce sont presque toujours des combats qui sauvent les républiques et des débats qui les perdent ».
Aux femmes de Rufisque et d’ailleurs, j’adresse mon hommage pour leur sacrifice, leur loyauté et leur combat.
Aux jeunes, à tous les jeunes, j’exhorte à ne jamais se laisser gagner par la peur. Soyez audacieux, patients et courageux.
À travers le courage que Jaurès évoquait devant les jeunes du lycée d’Albi : « le courage pour vous tous, le courage des heures, c’est supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales que la vie impose… le courage, c’est garder, malgré les lassitudes inévitables, l’habitude du travail et de l’action… le courage, c’est dominer ses propres fautes, en souffrir, mais ne pas en être accablé et continuer son chemin… le courage, c’est agir et s’engager pour les grandes causes sans prévoir quelle récompense vous sera destinée… ».
Me voici enfin au cimetière de Thiawlène, aux côtés de ma mère Thiaba DIOP, de mon épouse Adama SOW, de mes enfants Ndack et Ousmane, de ma famille et de mes amis.
Demain, le 13 septembre 2016, une cérémonie du troisième jour sera organisée à mon domicile de Mérina. J’y prendrai de nouveau la parole.