En 2014, face à la présentatrice Oumy Ndour, il avait livré une réplique avant même que la question ne fût achevée. Khadim Mboup, un nom qui circula vite à travers les écrans, avait marqué la finale nationale de « Génies en herbe » avec une vitesse intellectuelle impressionnante. Vingt points, un éclair. Cette démonstration lumineuse l’a hissé au rang de l’un des visages les plus familiers du concours. Douze années ont passé. Le jeune prodige originaire de Louga a grandi, a poursuivi ses études à Lyon, à Lausanne puis au Québec. Les mathématiques se sont mêlées à l’économie. Et derrière les diplômes, une conviction s’est affirmée : le Sénégal ne manque pas de cerveaux, mais il lui manque encore les moyens de les faire éclore, de les retenir et de les mettre au service de son propre destin.
En 2014, sur la scène de la finale nationale de « Génies en herbe », Khadim Mboup offrait un récital de culture générale dont le souvenir demeure. Mais derrière le champion révélé par le petit écran se tenait un garçon patiemment façonné par l’école.
En 2026, Khadim ne répond plus comme le garçon de 2014. Il regarde bien plus loin. « Ce qui me revient immédiatement, ce n’est pas tant la finale elle-même que ce qui s’est passé après », confie-t-il. Après cette victoire, de nombreux élèves venaient lui demander comment devenir « cultivés », comment travailler, comment progresser. C’est cette image qui persiste en lui. Pas le trophée. Pas les caméras : « Cela m’a fait comprendre que cette compétition n’avait pas seulement une valeur personnelle ou pour son lycée. Elle était source d’inspiration pour d’autres ».
Né à Genève, Khadim est profondément façonné par Louga, où il grandit. L’enfant fréquente d’abord l’école coranique avant d’intégrer l’enseignement public sénégalais. Cette première formation, il la porte encore en lui. « C’est l’ensemble de facteurs qui ont agi ensemble : mes parents, l’environnement familial, une curiosité déjà présente peut-être, mais surtout l’éducation dispensée par ma grand-mère et mon passage à l’école coranique », décrit-il.
Cependant, le chemin scolaire n’a pas été une ligne droite. Il a dû rattraper trois années et sauter des classes pour se mettre à niveau. En cinquième, on décide de le présenter au BFEM en candidat libre. Il y décroche la première place du centre d’examen. « Je pense que c’est là que quelque chose a basculé en moi », se souvient-il.
La suite s’enchaîne vite. La série S. Les mathématiques. Le Concours général sénégalais, où il obtient une distinction. Puis « Génies en herbe », remporté en 2014 avec le lycée Malick Sall. Le baccalauréat série S1 avec mention. Des succès qui pourraient faire croire à une trajectoire sans accrocs. Lui, préfère nuancer : « Il n’y a pas eu de déclic isolé, séparé du reste. Tout s’est enchaîné naturellement, comme le prolongement de ce qui m’avait construit jusqu’alors ».
Il comprend alors que ses études peuvent le porter bien au-delà des frontières du Sénégal. Il part : Lyon d’abord, à l’Université Claude Bernard, pour des études scientifiques; puis Lausanne, en Suisse, pour les mathématiques; et enfin le Québec, à l’Université Laval, où les mathématiques croisent l’économie. Une géographie universitaire qui aurait pu le détacher, en apparence, de ses attaches premières. « Ce que j’ai surtout ressenti, c’est le besoin de rester moi-même », se rappelle-t-il.
Il entre dans des environnements universitaires exigeants sans se présenter comme un élève venu de loin qu’il faut rassurer. Il est là pour apprendre, découvrir, comprendre, s’imprégner. « Je suis resté sénégalais, avec cette soif de savoir qui m’animait depuis l’école coranique et Génies en herbe », affirme-t-il.
Patriotisme
Depuis l’étranger, Khadim Mboup prend la mesure du potentiel du Sénégal. Il voit les talents, les capacités d’innovation, la vitalité de la jeunesse. Il perçoit aussi les lenteurs, les insuffisances, les occasions manquées. Il évoque la formation scientifique, les réformes, la place de la science, et les méthodes d’enseignement. Il aborde aussi la décolonisation de l’éducation, la manière dont le savoir est transmis, et les connaissances que l’on choisit de valoriser.
Ce n’est plus le candidat de « Génies en herbe » qui parle. C’est un jeune scientifique devenu économiste, un Sénégalais ayant exploré d’autres systèmes universitaires et revenant par la pensée à celui qui l’a formé. Il ne dit pas que tout est à refaire. Il affirme qu’il reste encore beaucoup à faire. Le Sénégal, selon lui, ne propose pas encore suffisamment d’offres de formation scientifique de haut niveau. Mais le problème va plus loin. Même des diplômés issus d’écoles d’excellence sénégalaises, telles que l’École Polytechnique de Thiès ou l’Ensae, partent finalement après leur formation. Khadim voit une contradiction : « On investit dans la formation de ces jeunes, mais on ne crée pas les conditions pour les retenir ni les mécanismes pour les intégrer directement au service du pays ».
Sa réflexion devient tangible. Pourquoi les diplômés de l’ÉNA bénéficient-ils d’un appui financier et d’un parcours dans la fonction publique, quand ceux issus des filières scientifiques et techniques ne disposent pas du même cadre ? Cette question n’est pas abstraite : elle concerne ceux qui construiront demain les infrastructures, établiront les statistiques, élaboreront les modèles économiques, concevront les politiques publiques. « Ce sont pourtant ces profils, ingénieurs, statisticiens, économistes et mathématiciens, dont le Sénégal a le plus besoin pour bâtir ses infrastructures, penser ses politiques publiques avec rigueur et accélérer sa transformation économique », soutient-il.
Pour lui, il faut cesser de réduire le retour au pays à une simple affaire de volonté personnelle. Le jeune diplômé parti chercher sa voie n’est pas nécessairement celui qui tourne le dos à sa patrie. Il peut être celui qui cherche les conditions pour s’épanouir et servir ensuite son pays.
En attendant, les mathématiques occupent une autre place dans son esprit. Elles ne constituent plus seulement la matière où il excellait; elles deviennent un outil. Quand il embrasse l’économie à l’Université Laval, Khadim ne renie pas les nombres. Il les porte avec lui. « Je ne vois pas ce changement comme un abandon des mathématiques, mais comme un prolongement naturel », précise-t-il.
Soif d’apprendre et de comprendre
Le garçon qui cherchait des réponses à des questions de culture générale s’intéresse désormais aux mécanismes qui structurent les sociétés humaines. Et lorsqu’il regarde le Khadim de 2014, il ne renie rien de son parcours. « Ce qui n’a jamais changé, c’est l’essentiel : cette soif d’apprendre et de comprendre, cette rigueur héritée de l’école coranique, et cette spiritualité qui m’accompagne partout où je vais », dit-il. Il est resté sénégalais. Resté talibé. Resté curieux. Resté calme. Mais son regard a évolué. En tant qu’élève, il apprenait pour réussir et aller plus loin dans ses études. Aujourd’hui, le savoir porte une autre dimension. Cette même soif de savoir s’est muée en volonté de comprendre les grands enjeux du Sénégal et de l’Afrique, et surtout en une détermination à servir, à mettre ce parcours au service de son pays.
Voilà le chemin parcouru. Le reste reste à écrire. Khadim Mboup ne parle pas de son avenir en termes de carrière personnelle. Il évoque une transformation : celle d’un Sénégal capable de compter sur ses propres forces, de construire une économie endogène et souveraine, et de donner à sa jeunesse les moyens de ses rêves. À ses yeux, le pays regorge de talents, de jeunes brillants, mais il manque encore les structures pour les révéler, les former et les retenir. « Je veux m’engager concrètement auprès de la jeunesse sénégalaise, montrer humblement, à travers mon propre parcours imparfait, qu’il est possible de viser l’excellence sans jamais renier ses racines », affirme-t-il.