Dans plusieurs quartiers de Dakar, les écoles coraniques enregistrent un afflux massif d’enfants durant les vacances scolaires. Les « daara », ces institutions destinées à l’enseignement du Coran, qui se vident habituellement pendant l’année scolaire, connaissent soudain une affluence record. Un phénomène estival qui soulève des questions autant sur la ferveur religieuse que sur les réalités éducatives propres au Sénégal.
À Dakar comme dans l’ensemble du Sénégal, les élèves se détournent des salles de classe pour envahir les aires de jeux. Pourtant, une dynamique se dessine de plus en plus clairement : celle d’un engouement croissant pour les « daara » qui voient leurs effectifs s’emballer à la moindre interruption du calendrier scolaire. C’est le cas à Ouakam et à Ouest-Foire. À environ une cinquantaine de mètres de la grande mosquée de Ouakam, les récitations , prononcées d’une voix unanime mais parfois éparses, retentissent chez les apprentis. Le maître coranique déclame le verset en premier, et les enfants répètent, scandant la parole divine dans un ensemble qui n’est pas toujours parfaitement coordonné, mais qui sonne comme une véritable mélodie. Autrefois, à cette heure-ci (10 heures), les daara avaient du mal à faire le plein; aujourd’hui, durant les congés, l’effervescence est à son comble. Le daara de Oustaz Ismaïl Gning occupe le premier étage d’un bâtiment R+3 accolé à une mosquée encore en travaux. On y accède par un escalier de fer étroit qui semble vibrer sous les pas pressés des talibés. Le rez-de-chaussée porte déjà les traces de cette ruée grandissante. Un petit espace a été aménagé pour les ablutions, mais ce sont les chaussures d’enfants éparpillées qui frappent le visiteur. Aux toilettes, soigneusement propres, on perçoit surtout que la vie ici est désormais rythmée par le souffle des jeunes.
Assis tranquillement sur une natte de prière, Oustaz Gning, homme d’une quarantaine d’années, au corps fin et originaire de la région de Louga, observe ses talibés avec une fierté mêlée de vigilance. Son boubou bleu ciel et son bonnet rouge lui confèrent une prestance modeste mais forte. Il accueille ses élèves avec un sourire chaleureux. « En période de vacances, mon « daara » est très sollicité par les habitants du quartier, notamment ceux de la Cité Avion. Ils viennent inscrire leurs enfants pour ces trois mois de repos », confie-t-il. Les inscriptions s’établissent à 2.000 FCfa, tout comme la mensualité. Toutefois, le maître insiste sur le fait que ce n’est pas une question d’argent. « L’objectif, c’est surtout de faire mémoriser le Coran à ces enfants », affirme-t-il. « Beaucoup de parents, surtout ceux qui habitent près d’ici, me confient leurs enfants sans rien me donner en contrepartie », ajoute-t-il.
A quelque deux kilomètres de là, dans un cadre tout autre, se tient le « daara » Alhourane du Oustaz Thierno Mansour Baro. Ici, point de bâtiment moderne : une cour exiguë, des feuilles de zinc usées servant de toit, des bancs en bois rongés par le temps. Pour autant, la foi demeure intacte. Entouré d’environ 150 talibés – chiffre qu’il avance sans avoir pris le temps de vérifier — il prévoit que ce nombre sera ramené à 70 après le début de l’année scolaire. Oustaz Baro, les cheveux blanchis, porte son regard sur le Livre sacré qu’il tient et laisse résonner les récitations qui fusent dans tous les sens. Le bruit ambiant est assourdissant et même les novices peuvent parfois perdre leurs repères.
Les anciens « talibés »en appui
« Après chaque pluie, l’espace devient impraticable. Mais l’essentiel demeure : enseigner », affirme-t-il. Vêtu d’un boubou jaune impeccablement repassé et coiffé d’un bonnet qu’il retire à l’occasion, il précise toutefois : « en deux ou trois mois, un enfant de moins de dix ans ne peut pas assimiler grand-chose du Coran ». L’apprentissage est lent et exige une grande prudence. « Pourtant, beaucoup de parents n’y pensent qu’en vacances », remarque le maître coranique. Sur place aussi, le tarif est fixé à 2.000 FCfa pour l’inscription, tout comme pour la mensualité. Il déplore que, bien trop souvent, à la fin des trois mois, l’enfant abandonne tout jusqu’aux prochaines vacances. « C’est vraiment regrettable », déplore-t-il.
Pour faire face à l’afflux, Thierno n’hésite pas à faire appel à d’anciens élèves, des adeptes du Coran qu’ils ont façonnés, afin d’aider à encadrer la marée montante. « Voyez cet homme : c’est moi qui lui ai enseigné le Coran jusqu’à ce qu’il le mémorise. En ces périodes, je n’hésite pas à le solliciter pour m’aider dans l’encadrement », témoigne Oustaz. Alors qu’il parle, Ndèye Astou Dioum, mère d’un apprenant, s’approche en apportant un repas pour son enfant. « Pour moi, il n’est pas question de mettre le Coran au second plan. Même pendant l’année scolaire, mes enfants viennent apprendre les mercredis après-midi, les samedis et les dimanches », déclare-t-elle. Cette remarque rappelle que pour beaucoup, l’école française et l’école coranique ne s’opposent pas; elles se complètent.
Un autre arrêt se fait à la grande mosquée de Ouest-Foire, où l’imam Khadim Guèye gère l’ensemble. Son ombre demeure discrète lorsque ses talibés, plus âgés, assurent l’intendance en son absence. L’expression « Quand le chat n’est pas là, les souris dansent » prend tout son sens : les enfants crient et rient à tout moment, allant et venant des toilettes dans un va-et-vient incessant. « Vous cherchez où, Oustaz ? Il est chez lui, dans l’immeuble près de la mosquée », lance un talibé. Khadim Guèye, la trentaine, a hérité la gestion du daara après son père. « Aujourd’hui, tous les daara sont bondés ; c’est la tendance. Ici, les conditions financières sont nettement plus élevées. L’inscription s’élève à 15.000 FCfa et la mensualité à 10.000 », raconte-t-il.
Oustaz Guèye affirme avec malice qu’en tant que maître coranique, il accueille quiconque veut acquérir le savoir sacré, tout en reconnaissant que cette ferveur a un coût. Il soutient avoir réorganisé son programme afin d’intégrer les congés scolaires. « Les talibés résidents, qui vivent sur place, se lèvent désormais plus tôt pour mendier et reviennent à 9 heures pour commencer l’apprentissage avec les nouveaux arrivants », précise-t-il. Cette adaptation, imposée par le nouveau contexte, illustre, selon lui, les contours d’un phénomène social et religieux complexe. D’un côté, une ruée vers les daara alimentée par des parents qui veulent préserver le lien de leurs enfants avec le Coran, même au prix d’un stage estival. De l’autre, des maîtres coraniques partagés entre la fierté de transmettre, les contraintes économiques et la nécessité d’assurer une pédagogie de qualité.
Par Aziz Méthiour NDIAYE (Stagiaire)