Après la maladie, le cinéma, les silences et la perte de son fils aîné, l’ancien membre de « Yatfu » a retrouvé la scène du Grand théâtre en mai 2026. Big D n’est plus seulement le rappeur qui a marqué les premières années du hip-hop sénégalais ; il est devenu un homme façonné par les épreuves, dont le retour à la lumière porte désormais le poids d’une vie passée loin des projecteurs.
La scène avait connu son visage avant de connaître ses blessures, surtout avec « Souma nékhé ngandé », le hit qui a véritablement propulsé sa carrière musicale. En mai 2026, lorsque Armand Alexandre Damas, alias Big D, a retrouvé les planches du Grand théâtre de Dakar, les applaudissements n’ont sans doute pas seulement salué un rappeur revenu parmi les siens. Ils ont accueilli un homme que le temps avait emporté loin des micros, loin même de l’image que le public avait gardée de lui. Entre le jeune artiste qui occupait les scènes dakaroises des années 1990, avec une présence physique, et celui qui est réapparu, quelque chose s’est défait, quelque chose s’est reconstruit aussi. La voix demeure. L’homme, lui, porte désormais dans son silence tout ce que la lumière ne montre jamais.
Big D est devenu, à son corps défendant, un survivant des époques. La maladie, le cinéma, les difficultés personnelles et un deuil d’une violence intime ont dévié sa trajectoire. En octobre 2024, il a perdu son fils aîné âgé de 17 ans. Une tragédie dont aucun vocabulaire ne saurait épuiser la douleur. Depuis, Big D a choisi une forme de retrait. « Je ne préfère plus parler de ma vie personnelle et de mes projets. Je vis mieux ainsi », se contente-t-il de dire. Il privilégie désormais les œuvres accomplies. Mais ce retour sur scène lui a surtout procuré un immense plaisir.
« Le rap est une façon de regarder la société… »
« C’est magnifique de renouer avec la scène et le public. J’ai surtout été très heureux d’avoir tenu la promesse faite à mon défunt fils, Erwin Georges, de reprendre le mic. De là-haut, il devait être super content, car son rêve était de me revoir sur scène », confie l’artiste, la voix chargée d’émotion.
Son parcours débute bien avant ce moment de rupture, à une époque où le hip-hop sénégalais n’avait pas encore la puissance symbolique et populaire qu’il allait conquérir. En 1989, Armand Damas entre dans le mouvement. Le rap est alors une musique encore jeune sous le ciel dakarois, une greffe venue d’ailleurs qui cherche déjà à prendre racine dans une société qui va lui donner une langue, une conscience et une identité propres. Les codes sont américains, mais la matière est sénégalaise. Dans les quartiers, une jeunesse découvre qu’un micro peut être autre chose qu’un simple objet sonore. Il peut devenir une arme pacifique. Big D comprend très tôt cette puissance de la parole : « Le rap ne relève pas seulement de la performance. C’est une façon de regarder la société dans ses contradictions, ses violences, ses failles, puis de les restituer avec la brutalité nécessaire à une époque qui ne raffole guère des vérités trop polies ».
En 1994, sa rencontre avec Jojo dans l’émission « Rap Attak » ouvre une nouvelle étape. Avec Gofu, ils fondent « Yatfu ». Le groupe s’impose avec une esthétique résolument hardcore et une parole sans fard. À une époque où les morceaux circulent encore par les cassettes, les radios et le bouche-à-oreille, la réputation se gagne à la force des prestations. « Yatfu » avance ainsi dans un paysage où le rap se cherche encore. Le groupe ne cherche pas à adoucir son propos. Il choisit la rugosité, la frontalité, la dénonciation. « Stop agresseur » devient l’un de ses titres marquants. Le morceau s’inscrit dans une société travaillée par la montée de la violence urbaine et traduit une conviction qui restera attachée au parcours de Big D. « Je me sers des mots pour dénoncer les maux de la société », dit-il.
Cette posture contribue à inscrire Big D dans la mémoire des pionniers. En 1998, « Yatfu » publie « Fenku Yatfu ». Le groupe participe alors à une aventure collective qui dépasse ses propres contours. Big D prend également part à la dynamique d’« Aura », aux côtés de figures comme Awadi, Xuman et Keyti. Le mouvement grandit. Mais, par la suite, les chemins se séparent. Big D quitte « Yatfu » et choisit l’aventure solitaire. Les sensibilités se diversifient, les esthétiques se croisent, les artistes cherchent de nouvelles voies. L’époque n’est plus exactement celle des débuts. Big D poursuit néanmoins sa mue. « Jackpot » paraît en 2000, suivi de « XXL » en 2002, de « Jamm, la paix » en 2004, puis d’« Amine » en 2007. Sa musique s’ouvre à d’autres influences. Le reggae et le ragga viennent nourrir son univers. Le rappeur hardcore refuse de devenir prisonnier de sa propre réputation. Cependant, au moment où le rap sénégalais poursuit son ascension, que de nouvelles générations apparaissent et que les technologies bouleversent les habitudes musicales, lui s’éloigne progressivement des projecteurs.
L’art’ triste
Pour le public, l’absence a souvent la brutalité d’une disparition. Un artiste que l’on ne voit plus semble avoir cessé d’exister. Mais, la vie d’un homme ne s’interrompt pas lorsque sa musique quitte les ondes. Big D connaît alors une autre scène, beaucoup moins éclatante. Le cinéma entre dans son parcours. La maladie aussi. Les difficultés personnelles s’accumulent. En 2023, il est revenu publiquement sur cette période et évoque les raisons de son absence. Aujourd’hui, si la notoriété avait donné à Big D une voix publique, la vie lui a imposé des silences privés. C’est une étrange leçon de la célébrité. Elle peut faire connaître un visage à des milliers de personnes sans leur permettre de connaître véritablement l’homme qui le porte. Elle agrandit l’image, mais ne protège de rien. Ni du temps. Ni de la maladie. Ni des accidents du destin. Encore moins de la mort. Big D l’a appris dans la partie la plus obscure de son existence. Son retour possède une ambiguïté féconde. Il y a le plaisir des retrouvailles, la mémoire des premières années du hip-hop, la joie de revoir une silhouette familière reprendre possession d’une scène. Cependant, sous cette émotion affleure autre chose. Le sentiment que le temps a passé et qu’il a laissé des traces. Le public retrouve une voix connue, mais cette voix revient chargée d’une histoire que les applaudissements ne peuvent effacer.
Le rap sénégalais, lui aussi, n’est plus le même. Celui que Big D avait découvert à la fin des années 1980 est devenu une industrie culturelle, un espace d’expression majeur, un territoire où se croisent désormais des générations, des influences et des modèles économiques nouveaux. Les cassettes ont cédé la place aux plateformes. Les émissions de radio ne constituent plus l’unique porte d’entrée vers la célébrité. Les réseaux sociaux ont accéléré la fabrication des reputations. Le morceau qui devait autrefois voyager de main en main peut désormais franchir les frontières en quelques heures.