La situation actuelle est extrêmement préoccupante. En RDC, l’épidémie d’Ebola de 2026 suit une courbe exponentielle, nettement plus abrupte que celle observée lors des flambées de 2018 dans le même pays, et même plus intense que les dynamiques initiales enregistrées en Guinée et en Sierra Leone en 2014. Au 26 août 2026, selon Africa CDC et l’OMS, on dénombrait environ 5 794 cas confirmés et 2 786 décès.
La transmission s’étendait désormais à six provinces et à 60 zones de santé. Pire encore, la létalité apparente augmentait au fil du temps : elle s’élevait à 30,9 % au 1er juillet, à 39 % le 15 juillet, à 44 % le 30 juillet, à 46,8 % le 12 août, et autour de 48 % à la fin du mois d’août. Cette progression ne signifie pas nécessairement que le virus est biologiquement plus virulent.
Elle reflète surtout un diagnostic tardif, une sous-détection des formes les moins gravement manifestées et un accès insuffisant ou tardif aux soins. De plus, une majorité des décès quotidiens surviennent en dehors des structures dédiées à Ebola. Or, un décès survenant dans la communauté est particulièrement dangereux : la charge virale est élevée en phase terminale et après le décès, et les soins prodigués par la famille ainsi que les rites funéraires peuvent multiplier les expositions sources de contamination. Dans une réponse Ebola efficace, une proportion significative des nouveaux malades devrait déjà figurer sur des listes de contacts et être surveillée avant l’apparition des symptômes. Tel n’est pas le cas actuellement en RDC, car moins de 10% des nouveaux cas proviennent des contacts connus et, par conséquent, la majorité des infections émergent en dehors des chaînes de transmission déjà cartographiées. En somme, le problème majeur de l’épidémie Ebola qui sévit actuellement en RDC est que la transmission progresse plus rapidement que le système de riposte capable d’identifier, d’isoler et d’interrompre les chaînes de transmission. Pourquoi cette épidémie est-elle si difficile à maîtriser ?
1. Trop de chaînes de transmission restent invisibles.
Il s’agit probablement de l’explication épidémiologique la plus déterminante. La lutte contre Ebola repose sur l’identification rapide de la quasi-totalité des cas, le recensement des contacts, leur suivi pendant 21 jours et l’isolement immédiat de toute personne présentant des symptômes. L’OMS a signalé dès le début de l’épidémie que le suivi des contacts en Ituri n’atteignait que 21 %, en raison de l’insécurité, des déplacements de population et des difficultés d’accès aux structures de santé. Bien que la surveillance se soit considérablement améliorée depuis lors, l’OMS indique que de nombreuses chaînes de transmission demeurent encore non identifiées. Dès lors qu’une proportion importante de cas apparaît en dehors des listes de contacts connues, la riposte devient réactive plutôt qu’anticipative : les équipes courent en quelque sorte après l’épidémie.
2. L’épidémie s’est déclarée dans l’un des contextes les plus difficiles au monde pour le traçage et l’identification des contacts.
L’Ituri et les Kivus sont marqués par une insécurité armée, des déplacements de population, des frontières poreuses, une forte mobilité des populations, des routes difficiles d’accès et des infrastructures sanitaires fragiles. L’OMS décrit le contexte de l’épidémie comme une crise humanitaire, une situation d’insécurité, des zones reculées mais densément peuplées, et d’importants mouvements de population et d’échanges commerciaux. Cela pose un problème fondamental : une personne exposée dans une communauté peut développer des symptômes plusieurs jours plus tard dans une autre zone sanitaire — ou de l’autre côté d’une frontière — avant même d’être identifiée par les équipes de surveillance.
3. La confiance de la communauté est insuffisante.
L’épidémie d’Ebola ne peut être maîtrisée uniquement par les centres de traitement. Il est essentiel que la population signale rapidement ses symptômes, accepte l’isolement et le dépistage, identifie ses contacts et permette des funérailles encadrées, dignes et respectueuses.
Des cas de désinformation, d’hostilité envers les intervenants et d’agressions contre le personnel de santé ont été signalés. Il ne s’agit pas d’un simple « problème de communication » : l’implication de la communauté constitue en soi une intervention épidémiologique. Les épidémies ne se maîtrisent que lorsque les communautés participent activement à la riposte.
4. La transmission en milieu de soins amplifie l’épidémie.
Au 1er juillet, l’OMS avait déjà recensé 102 cas confirmés et 25 décès parmi les professionnels de santé et les travailleurs médico‑sociaux. Au mois d’août, ces cas d’infections chez les soignants n’ont cessé d’augmenter, témoignant de la gravité de la situation. Cette dynamique est particulièrement dangereuse : l’infection d’un soignant est non seulement une tragédie, mais elle peut révéler des failles dans le triage, les équipements de protection individuelle (EPI), la prévention et le contrôle des infections, l’isolement ou le dépistage des cas ; et ce sont des sources potentielles de contamination Ebola pour d’autres patients (traités pour d’autres affections), des collègues et des familles.
5. La riposte est insuffisante au regard de l’ampleur de la transmission.
L’épidémie s’est étendue sur le plan géographique tandis que la riposte opérationnelle, qui doit soutenir le plan d’action, est insuffisante ou inadaptée. En effet, la riposte doit simultanément financer les laboratoires, les équipes de surveillance, les enquêteurs épidémiologiques, les centres de traitement, les EPI, les ambulances, les inhumations sécurisées, la logistique, la sécurité et l’implication communautaire. L’OMS et ses partenaires renforcent ces activités, mais des rapports récents signalent des déficits de financement importants. Cela crée un cercle vicieux dangereux : ressources insuffisantes → surveillance incomplète → contacts non détectés → transmission communautaire → augmentation du nombre de cas → besoins croissants en ressources. Cette dynamique pourrait en partie expliquer la progression exponentielle actuelle en RDC : une transmission communautaire généralisée.
Le paradoxe : l’Ouganda a maîtrisé l’épidémie, la RDC non.
Cette comparaison est particulièrement éclairante. L’Ouganda a désormais mis fin à son épidémie après 20 cas et deux décès, les autres patients ayant guéri selon le ministère de la Santé. Le dernier patient guéri est sorti de l’hôpital le 16 juillet, ouvrant une période de 42 jours au terme de laquelle l’OMS déclare la fin de l’épidémie si aucun nouveau cas n’est détecté. Le jeudi 27 août, l’OMS et Africa CDC ont officiellement confirmé la fin de l’épidémie d’Ebola liée à la souche Bundibugyo en Ouganda. Cette situation démontre qu’avec une action ferme, les flambées d’Ebola peuvent être maîtrisées. La souche Bundibugyo n’est donc pas incontrôlable. Cette comparaison suggère fortement que la différence déterminante réside dans la capacité du système de santé à mettre rapidement en œuvre un plan de riposte efficace et coordonné pour contenir l’épidémie.
Ainsi en RDC, la priorité absolue ne consiste pas uniquement à multiplier les centres de traitement d’Ebola. Il s’agit de dépister les personnes infectées avant qu’elles n’atteignent leurs contacts. Cela passe par une recherche active et soutenue des cas et une surveillance communautaire, par des tests de diagnostic rapides décentralisés, par un renforcement significatif de l’identification et du suivi des contacts, par des mesures renforcées de prévention et de contrôle des infections dans tous les établissements de santé des zones touchées, par un isolement et une orientation rapides, par des funérailles dignes et sécurisées, et par une implication beaucoup plus soutenue des chefs communautaires, religieux et traditionnels de confiance. Parallèlement, les candidats vaccinaux et les stratégies de protection croisée éventuelles doivent être évalués en urgence sur le terrain. Le vaccin Ebola officiellement homologué concerne la souche Zaïre et est utilisé selon la stratégie devaccination en anneau rapide autour des cas et des personnes ayant été en contact avec eux.
Les deux à quatre prochaines semaines seront particulièrement déterminantes. Si la courbe persiste sur sa trajectoire actuelle, un renforcement progressif risque fort de ne pas suffire ; une refonte opérationnelle majeure de la riposte sera nécessaire. Cela impliquera notamment :
– Passer d’une surveillance passive à une campagne proactive de dépistage systématique de chaque cas. Déployer des équipes multidisciplinaires de surveillance rapide dans les zones à forte incidence, en instaurant une règle opérationnelle simple : « Tout cas de fièvre inexpliquée ou tout décès dans une zone touchée est considéré comme Ebola jusqu’à ce qu’un diagnostic rapide le confirme ».
– Faire du traçage des contacts l’indicateur de performance majeur. Le suivi des contacts doit constituer le pilier de la riposte. Chaque cas confirmé doit déclencher une enquête de transmission approfondie en 72 heures.
– Privilégier le recours à des enquêteurs communautaires recrutés localement plutôt qu’à des équipes externes – enrayer la propagation du virus dans les établissements de santé. Chaque établissement des zones touchées — et pas seulement les centres de traitement d’Ebola — doit disposer d’un ensemble minimal de mesures de prévention et de contrôle des infections (PCI) contre Ebola. –
– Intensifier l’engagement communautaire qui constitue une intervention incontournable contre l’épidémie. Sans l’adhésion des populations, les efforts restent vains ; – Mettre en place les essais vaccinaux et thérapeutiques pour recueillir des données sur l’efficacité de protection contre la souche Bundibugyo – Mettre en place des « pare-feu » autour des corridors de mobilité.
L’OMS a identifié des déplacements importants de populations le long des routes, des cours d’eau et des voies minières comme des facteurs potentiels de dissémination de l’épidémie. Plutôt que de fermer les frontières sans discernement — ce qui peut pousser à la clandestinité — il convient de mettre en place des corridors de surveillance à des points de fort trafic et de mobilité. Il faut concentrer les ressources géographiquement plutôt que de les répartir uniformément sur l’ensemble des zones infectées. La riposte doit adopter une stratégie ciblée sur les zones à risque, en classant chaque semaine les zones sanitaires selon l’intensité et l’accélération de la transmission communautaire. L’objectif est d’interrompre les foyers d’infection plutôt que de maintenir une intensité de riposte identique dans toutes les zones.